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Zoé est sculpteur.
Depuis quatre ans, elle est malvoyante. Quatre
ans, c’est assez peu à l’échelle d’une vie.
Alors elle découvre encore à ce jour un monde très
différent qu’elle ne cesse d’explorer à l’aide de l’art, d’une manière
surprenante, absolument originale, probablement unique, au moins en France :
Zoé
explore l’art au travers du modélat.
Cette activité associée à la cécité semble révéler
une autre esthétique, basée notamment sur des perceptions sensitives dont les
voyants ne sont pas conscients, ou plus conscients depuis la petite enfance,
comme la kinesthésie (voir
note), basée aussi sur la construction
d’une autre représentation du monde.
Le moins que l’on puisse dire après avoir
rencontré Zoé, c’est que le monde sensitif semble globalement sous-estimé dans
notre vie. Elle en atteste : « On a raison de dire que les gens se servent
au minimum de leurs sens. »

« J’étais sculpteur. J’ai perdu la vue il y a quatre ans. Le fait d’entrer à
l’intérieur de moi, de retrouver une image intérieure m’a guidée. J’avais
moi-même des modèles.
Je ne peux plus procéder de cette façon, donc j’intègre l’art d’une autre façon. »
La perte d’un seul sens influe sur l’ensemble de la perception et occasionne
pendant un temps un chaos informationnel. Il y a une lente et difficile
réorganisation, mais aussi des gains sensitifs. Parmi ceux-ci, outre l'audition
et l'odorat que l'on devine, c'est surtout du côté de la conscience
kinesthésique (cf. note) que
quelque chose semble se nouer avec son identité artistique.

Et puis Zoé est avant tout sculpteur. Sa capacité de se représenter l’espace est
exceptionnelle : elle est capable de réaliser des statues en béton de cinq
mètres de hauteur – en passant, notons un mot d’esprit du modèle professionnel
Jacques Couderc qui travaille souvent avec elle : « Zoé est un modèle béton »,
mot gentil non dénué d’une certaine reconnaissance de la qualité de son travail.
La conjonction de cette capacité de représentation spatiale propre aux
sculpteurs, de la conscience kinesthésique et des autres aptitudes sensorielles
induites par la cécité prend tout son sens dans le modélat :
« Je suis “ à l’intérieur ” et cela me fait plaisir de réintégrer l’art de
cette façon. Plus que plaisir, d’ailleurs : c’est essentiel. »
Quel est exactement l’intérieur qu’elle évoque ? Difficile, pour un voyant, de
s’en faire une idée, sinon par quelques mots.
« On m’a demandé de mouler mon corps et je n’ai pas de sentiment
d’enfermement : je suis à l’intérieur, déjà. »
Il semble que Zoé s’est reconstruite à l’intérieur de son être :
« Ne pas voir n’est pas une barrière. J’ai intégré un corps qui est une
sculpture. »
Dans
la même perspective, Zoé suit une activité de mosaïque pour aveugles et
malvoyants.
« C’est
passionnant parce que tu dois visualiser intérieurement les couleurs. »

La représentation intérieure de l’espace environnant, de l’espace du corps et
celle du mouvement impliquent l’imaginaire autant que la perception. L’art
apporte la pierre angulaire de cet imaginaire, ce n’est ni un mot faible ni une
formule (rappelons ses mots puissants : « j’ai intégré un corps qui est une
sculpture »).
AR (*)
: Conseillerais-tu le modélat à d’autres personnes aveugles ou malvoyantes ?
- Tout le monde n’est pas artiste au départ. On l’a proposé à une fille qui a
dit non, une belle fille. C’est dommage.
- Oui, cette vision intérieure aurait pu lui
apporter quelque chose.
- Je travaillais déjà sur moi, sur mon corps, avant. C’est un avantage. Cette
vision ne se dévoile pas facilement si elle n’est pas intégrée à l’intérieur de
soi-même.
Zoé, très calée sur le sujet, fait simultanément des études d’art-thérapeute, et
va prochainement écrire un mémoire sur l’image de soi en art.

Mais si son approche du modélat peut apporter quelque chose d’essentiel à la
personne aveugle ou malvoyante, elle est tout autant un apport majeur pour
l’artiste. Ecoutons-la :
AR : Lorsque tu poses pour un sculpteur, as-tu le
sentiment du regard de l’autre ? Comment ça se passe ?
- Pas du tout. J’ai le sentiment de la sculpture, mais pas du regard. C’est
fabuleux.
Et puis, on le voit au travers des illustrations de cet article, la vision
intérieure de Zoé n’est vraiment pas une simple théorie. C’est une réalité qui
la rend capable, par exemple, de travailler avec l’ombre de son corps ! On
mesure facilement à quel point sa représentation de l’espace est fantastique.
Zoé est donc une sorte d’« artiste du modélat ». Son profil tout à fait
exceptionnel, à vrai dire unique, l’autorise à glisser vers l’art de la
performance, mais ne l’empêche pas d’être véritablement modèle :

AR : Comment qualifierais-tu le rapport entre la
demande de l’artiste et ce que tu fais ? Avec une personne qui n’est pas trop
dirigiste, par exemple, comment vas-tu deviner ce qu’elle fait, ce qu’elle
veut ?
- Par le discours, bien sûr. Il ou elle sait que je ne vois pas.
- Tes poses expriment aussi quelque chose de
subjectif.
- Bien sûr.
- Tu interprètes, comme une comédienne ?
- Oui, c’est ça.
Zoé travaille en Île de France.
Elle peut poser pour des peintres, des sculpteurs, des cours privés (six ou sept
personnes au plus) et ne serait pas contre l’idée de travailler sur des
performances artistiques.
Zoé
Paris - Île de France
Contact : z o e . r o m a
at n o o s . f r
Article
réalisé par Emmanuel LUC
Photo, infographie :
- Ombres et nus : Jean-Paul VIDAL, photographe professionnel. Contact :
j e a n - p a u l v i d a l at c l u b - i n t e r n e t . f r
- Autres images, infographie : Emmanuel LUC
ArtRealite.com © Tous droits réservés
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La kinesthésie, c’est le sens du mouvement et, par là-même, de la position
corporelle. Ce sixième ou septième sens est extrêmement déterminant lors du
développement du petit enfant. Il est basé sur des informations myoneurales (le
muscle comme organe de perception) et celles provenant de l’oreille interne.
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