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Yvon le Bars est un bosseur intempérant.

 

Sa capacité de travail, sa ténacité, son aptitude à exprimer dans son art à la fois sa sensibilité, sa rigueur et son énergie lui ont apporté un succès mérité (« un grand mot quand même », affirme-il) depuis des années, déjà bien au-delà du feu de paille.

 

 

 

 

Il est arrivé à Paris il y a quatorze ans, profondément attiré depuis toujours par le monde citadin, avec un drôle de bagage : un talent pour l’art pictural avéré dès la petite enfance, une grosse bosse des maths, et un tempérament à la fois bohème et carré qu’il dit avoir hérité d’un monde breton emprunt de terre, de cartésianisme et de parfums de haute mer.

 

 

AR (*) : Qu’est-ce que tu as trouvé à Paris ?

Tout ce que je n’avais pas là-bas : les gens, l’art, la connaissance. Quand je suis arrivé ici, je ne connaissais rien, vraiment rien.

 

On le voit, Yvon le Bars n’a rien d'un être orgueilleux. D’ailleurs, à Paris, il apportait en échange son talent, sa sensibilité, son ouverture d’esprit et son incroyable sens de la construction, flagrant dans les œuvres déjà très abouties de sa prime jeunesse (voir photo ci-contre).

Pas d’école d’art dans son passé, mais cette aptitude particulièrement précoce aux arts plastiques qu’il a su cultiver, amener progressivement à maturation.

 

Souvenir d’avoir contemplé, tout petit, les grands frères amateurs de peinture en plein travail.

Souvenir du départ de ceux-ci, puis de celui, quasi volontaire d’Yvon, en pension à Pontrieux, à Saint Brieuc, pour échapper à la solitude.

 

 

 

Vient alors la longue, très longue période de son apprentissage de la peinture. Il s’essaye à toutes sortes de styles, changeant volontairement du jour au lendemain. Il travaille alors le plus souvent avec de la peinture à l’huile. Des goûts se dégagent progressivement, comme celui du noir (très tôt), puis celui des séries et celui de la lumière, plus récent. L’acrylique s’est imposée : « (avec l’huile, ) je me retrouvais avec quinze toiles en simultané à cause des temps de séchage ». Un chiffre pas excessif, mais beaucoup de choses chez lui dépendent de la vitesse, à ne pas confondre avec la précipitation, ses tableaux pouvant parfois mûrir quelques années, très souvent des mois.

 

 

Depuis longtemps, des caractéristiques se sont fixées. La facture et l’esprit sont devenus reconnaissables malgré les immanquables « […] ruptures successives que la sensibilité ne cesse d’opposer à la raison » 1 (nous reviendrons à ces ruptures). Cela sous le signe de l’affrontement classique, un peu pascalien - mais dans le cas d'Yvon, sans jansénisme - entre finesse et géométrie, à moins de parler, n’en déplaise à Blaise, d’un dialogue par tableaux interposés entre cœur et raison, pourtant censés s’ignorer selon le penseur.

Le peintre est né et nous emmène depuis quelque temps déjà dans son voyage. Les changements s’effectuent dorénavant progressivement, au fil de l’eau mais non sans quelques cataractes.

 

 

AR : J’ai l’impression que tu as beaucoup changé pour ce qui est de la lumière, depuis quelques années. Il y a des clairs-obscurs maintenant.

Avant, il y avait des aplats. Là je suis parti sur un système en perspective, je fais un travail avec la lumière.
Quelque chose comme ceci (me montrant la photo d’un travail antérieur), c’est aplati. Par contre on peut faire le lien avec mon travail actuel au niveau des structures du tableau. Maintenant, je me suis quand même permis de les casser, j’ai acquis une liberté. Cependant, ces aplats étaient travaillés, jamais unis.

 

 

Yvon s’est concentré depuis un moment déjà sur sa fameuse « série urbaine » dans laquelle son évolution est guidée, on le sent, par un thème qui depuis longtemps l’attire profondément : celui de l’architecture, de la ville, de la géométrie.

Mais attention : même cette attirance, cette propension au « construit » est l’objet d’une vive mise en question. Par exemple, ci-contre à droite, l’artiste, qui avait disposé des immeubles sur le côté droit, les a littéralement « déconstruits » au profit de la lumière. Il ne reste plus que l’ossature des bâtiments. Ce n’est pas un exemple isolé (voir un autre tableau ci-dessous).

Cette sorte de dialectique entre plusieurs attirances s'est inscrite dans un contexte sériel.

 

AR : C’est donc un travail profondément sériel ?

Oui, enfin c’est ce que je constate et c’est dans cette direction que j’avais envie d’aller. Et puis la série urbaine est la série la plus longue. C’est un travail qui se suit, qui change.

 

AR : Une série en clair-obscur.

Oui, à 90%.

 

AR : Comment as-tu fait pour passer d’un travail en aplats à ce travail en profondeur où le lointain est apparu ?

Certains tableaux de la « série urbaine » étaient encore assez « plats ». Il n’y avait pas assez de lignes de fuite.
Demain, cela peut encore changer : j’ai envie d’amener le personnage, le portrait
[il montre une esquisse, un visage en gros plan très interprété]. J’aimerais y venir, revenir à la figuration tout en incluant derrière des lignes de fuite.

 

AR : La perspective, c’est un moyen d’introduire la lumière pour toi.

Oui, et aussi une certaine énergie, et puis la vitesse.
Par rapport au travail en aplats, il y a eu une rupture douce, mais une rupture quand même. Et puis avant, je représentais souvent beaucoup de personnages, alors que maintenant je fais des paysages

 

Une double rupture, donc, accompagnée de ce qui ressemble à un désir de réconciliation.

C’est vrai, il y a eu des portraits d’abord, voici des années. Puis, la perspective est intervenue, les contours se sont progressivement estompés et, phénomène essentiel, la palette s’est enrichie et perfectionnée. Enfin, fiat lux, la lumière fut.

 

 

On sent un dialogue entre une structure que le peintre sent lui-même parfois trop envahissante et une aspiration à la clarté, un appel qui vient du bout du tunnel : rapproche-toi encore, plus vite ! Eh oui : ce n’est pas pour rien qu’Yvon évoque la vitesse, un rapport au temps et à la distance, une forme d'énergie qu’il mesure partiellement avec des méthodes mathématiques (celles-ci servant simplement à une mise en place, bien loin de la systématisation à laquelle se prêtent quelques artistes contemporains).

 

 

 

C’est bien elle, la vitesse, qui représente « le moyen d’introduire la lumière ». On sent là un enjeu, un pari, certainement un danger, des échappatoires salutaires sûrement aussi et surtout un rêve bourré d'affect et d'énergie, un ensemble complexe qui a pris forme.

 

Comment a-t-il pris forme ? Comment naissent les images ?

 

Yvon le Bars : Ma démarche a toujours été la même : au départ, j'essaye de ne rien avoir en tête.

AR : Pas pour tous les tableaux.

Pas pour tous les tableaux, mais pour tous les points forts, les moments charnières. 

AR : D'accord. Sans a priori, tu démarres.

Voila.

C'est vite dit, mais pas si vite fait.

Bien sûr, on trouve beaucoup de peintres pour affirmer que "seule leur main travaille", mais ici, il ne s'agit pas d'un automatisme : c'est toute une structure qui se révèle à la conscience intuitivement.

Yvon le Bars élabore, construit à partir d'un vide mental que beaucoup d'autres ont surtout vu comme un moyen de révéler, symbole après symbole, quelques aspects de l'inconscient.

Peu de peintres, en réalité, adoptent l'approche d'Yvon, négation du volontarisme comme de la paresse, à mille lieues de la plupart des écoles artistiques du XXème siècle - à l'exception de quelques initiatives personnelles. Se mettre entre parenthèses ainsi que tout jugement ou croyance sans faire appel à l'automatisme est un acte difficile.

 

C'est une démarche qui évoque certaines écoles de pensée. On l'associe à la mise en doute totale dévoilant l'évidence du cogito de Descartes - encore un mathématicien -, l'effacement des jugements, l'épochè, permettant le surgissement de l'intuition chez Husserl et enfin la conscience intuitive de Bergson, toute proche. Toutes ces philosophies de la suspension du jugement, des croyances, des concepts - au-delà du scepticisme souvent systématique de l'Antiquité -, sont liées à des découvertes scientifiques (mathématiques, psychologiques) dont certaines furent réellement majeures !

 

Yvon est sportif et là aussi, on fait le rapprochement entre son amour, son besoin de l'effort physique et le regard de Maine de Biran - précurseur, justement, des théories de Husserl et de Bergson - sur ledit effort qu'il voyait comme révélateur du moi et du non moi par l'expérience immédiate de la résistance, fondant une certitude échappant à la mise en doute.

 

Yvon le Bars élabore ses tableaux comme il construirait des maisons : sur un sol parfaitement sûr.

 

 

 

Voici quelques années, il s'est résolu à changer sa touche, dorénavant "jetée" et "filandreuse", selon ses termes, et les cloisonnements se sont nettement estompés comme si la certitude acquise lui autorisait une manière de faire moins contrôlée, plus gestuelle, plus expressive, toujours énergique, tantôt tragique, tantôt quiète ou romantique, voire onirique et curieusement plus précise, plus nuancée et plus personnelle.

 

AR : Plus ton tracé se fait "fouillis" et décloisonné, plus le résultat est descriptif.

Oui, c'est un peu paradoxal. Mais effectivement, il y a plus de précision alors que c'est plus "lâché".

 

Alors que les lignes droites se sont faites plus nombreuses, les tableaux, dont le rythme de plus en plus dansant donne l'impression de mouvement, se sont peuplés de couleurs subtiles, notamment dans l'autre facette de la Série urbaine : les intérieurs.

 

Yvon le Bars : Les tons vifs me sont soudain apparus comme une facilité.

Lorsque je me suis mis à faire les intérieurs, cela a été une sorte de pause. J'ai voulu passer à ces tons rompus, dans les sombres et dans les clairs. Mais je ne parvenais pas à imaginer les tons rompus. Il a fallu que je reparte du réel.

 

Les couleurs vives font chanter les tons moyens tandis que les valeurs plus extrêmes se peuplent d'une multitude de teintes obtenues souvent par des mélanges ternaires. Pas d'ocres, pas de terres : des synthèses, uniquement, ce qui permet d'obtenir une grande richesse chromatique.

 

Le peintre a trouvé ses thèmes, sa palette, sa touche et sa manière de faire naître ses tableaux, de faire évoluer ses séries au sein d'un univers personnel. Il sera passionnant de suivre son évolution.

 

 

Yvon le Bars

Paris

 

 

06 6143 2810

 

 

 

Article réalisé par Emmanuel LUC

ArtRealite.com © 2004 Tous droits réservés

 

 

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1 Emprunt détourné d'une métaphore utilisée par Marc Jimenez (p. 27 de l'ouvrage concerné).

 

 

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