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Après une interview classique, il arrive qu'un rédacteur ait envie d'écrire un texte qui ne le soit pas.

Par exemple, quand la personne interviewée est une artiste dont le travail est de nature conceptuelle, l'envie peut naître de "faire du conceptuel sur ce conceptuel" et ainsi, d'adopter une écriture non conventionnelle, plus dansante et imprévue qu'habituellement.

 

L'un des concepts les plus importants que la jeune plasticienne interviewée ait développé est l'invisibilité. Notamment son invisibilité : elle ne se montre pas. Dans les vernissages, personne ne la voit et au mieux, un journaliste peut espérer tout au plus emporter le son de sa voix. Jamais une image.

Alors nous ne la montrerons pas. Mieux : nous entrerons dans son jeu. Nous l'appellerons "X" et nous parlerons d'elle à la troisième personne, dans le cadre d'un dialogue (à la fois réel et virtuel puisqu'il s'agit de véritables courriers électroniques) entre deux autres personnes. Toute image des oeuvres de X sera "spectralisée", voilée, masquée quoique présente.

Disons-le autrement : ce dialogue évoque le travail de l'artiste non seulement d'une manière directe (citations, descriptions), mais aussi indirectement, en convoquant les propres fantômes et les propres vies des interlocuteurs, quitte à rendre à son tour l'oeuvre elle-même presque totalement invisible afin de la suivre dans son concept et d'aller jusqu'au bout de ce jeu.

Car ceci n'est rien d'autre qu'un jeu, un vrai jeu mais un jeu sérieux, à l'instar des réalisations de X. Un sérieux jeu de cache-cache dont le moteur a quelque chose d'intemporel. Au sein de cette page web aux apparences délibérément ludiques, nous avons essayé de restituer la présence spectrale de certaines entités mystérieuses et encombrantes que l'artiste met elle-même en scène, ces entités que l'on ne peut totalement oublier, effacer, masquer ou recouvrir.

 

 

 

Voici donc un texte fortement inspiré d'un véritable échange de courriers électroniques entre une artiste amie - Zana - et le rédacteur.

 

 

 

X est plasticienne. Elle réalise des installations incluant des réalisations vidéo.

 

Son travail audiovisuel fait fréquemment intervenir des acteurs, des animaux et des créatures ou des situations monstrueuses.

 

 

_____

 

 

 

 

 

 

 

_____

Courriel 1

 

 

Bonjour Zana,

Je vous réponds en bleu foncé.

Bonjour Emmanuel,

Qu'est-ce que c'est, cet article que vous avez du mal à écrire ?

C'est sur la plasticienne X.

Qu'est-ce qui bloque ?

Plusieurs choses. Remarquez, de toute façon c'est parfois difficile avec certains artistes ou entre certains artistes et certains rédacteurs, selon le cas. J'en parlais l'autre jour avec M, vous savez, la journaliste internet, dont j'ai vu l'expression de souffrance empathique lorsque je lui ai parlé de la difficulté du travail rédactionnel de fond.

(...)

 

 

Courriel 2

 

 

Bonjour Emmanuel

Je suis en rouge.

(...)

Qu'est-ce qui bloque ?

Plusieurs choses.

Lesquelles ?

Remarquez, de toute façon c'est parfois difficile (...)

Voulez-vous dire que vous avez un problème relationnel avec X ? Vous avez le béguin ?

(...)

 

 

Courriel 3

 

 

Bonjour Zana,

Rouge foncé.

Voulez-vous dire que vous avez un problème relationnel avec X ? Vous avez le béguin ?

Mais non ! Je vous explique.

X est polonaise, de XXXXXX, une ville de Poméranie, dans le Nord-ouest.

 

Poméranie... Tiens, c'est drôle, Zana, quand j'y pense : la première fois que je l'ai vue, j'étais habillé en noir avec une veste verte. Ca se trouvait comme ça. Même chose lors de la deuxième rencontre. Mais à la troisième, pour l'interview, c'était elle qui était en noir avec une veste vert pomme alors que j'étais sans veste, donc en noir intégralement cette fois. Et cette artiste d'origine poméranienne me dit "c'est le printemps, je suis habillée en pomme", "d'habitude je m'habille entièrement en noir". Pomme, Poméranie, Pomorze : qu'est-ce que ça veut dire, c'est une histoire d'héritage foncier ?

Je plaisante (à moitié, on a déjà effleuré le sujet dans un article récent et de plus, la question de l'héritage est particulièrement importante dans l'oeuvre de X), mais c'est exactement le genre de croisements biscornus de significations assez troublantes, exceptionnelles, auxquelles je me confronte dans ce travail.

Je me suis astreint à de vraies recherches, notamment historiques, afin de tenter de planter un premier décor. Une image éloquente que j'ai pu trouver est celle-ci :

 

 

 

 

La tache bleue centrale, c'est la Pologne. La Poméranie est l'extrémité Ouest, sur la côte, autour du fleuve Oder, tout à côté de l'Allemagne actuelle, pas bien loin de Berlin, dans la direction opposée à celle qu'indique la Porte de Brandebourg. Et comme la Mark Brandenburg voisine, c'est une Marche, une région frontalière. Un terme qui n'est peut-être pas sans relation avec le nom de l'artiste. Quoi qu'il en soit, sur cette terre très disputée de Poméranie, beaucoup d'invasions et de libérations ont eu lieu.

Comme vous le voyez sur ces cartes, la Pologne disparaît, phagocytée, en 4ème case. Puis, elle réapparaît. C'est aussi arrivé à d'autres époques. Ces représentations décrivent moins de deux siècles d'histoire. Elles ne vous parlent pas de la genèse du mot "Slave" (utilisé par l'historien romain Vitruve pour désigner les peuples mis en esclavage par les Germains - histoire antique dont une sorte d'écho bruyant pourrait peut-être être lue dans certaines de ses vidéos), ni du génocide des Borusses, les anciens Prussiens, derniers "païens" d'Europe, par les chevaliers teutoniques (1230-1283). Ni des allers-retours des troupes allemandes, polonaises et russes pendant les XVIII, XIX et XXème siècles, ni de l'abomination qui a eu lieu à Auschwitz, Treblinka et ailleurs, notamment dans le ghetto de Varsovie, ni du travail forcé imposé par les nazis, qui a tué d'innombrables Polonais, ceux qui ont eu la malchance de ne pas être seulement stérilisés sous le motif de la "sous-humanité".

Ni des persécutions et répressions du régime d'après-guerre (1945 région kachoube, 1956 Poznan), ni enfin des chars russes que X a dû croiser pendant les sombres années 80, toute petite mais bien consciente de la réalité de la situation à cette époque où les enfants devaient se fabriquer leurs jouets tout seuls et où les jeunes émigraient vers l'Ouest par milliers. Pour ne parler que de ces épisodes, excusez du peu.

 

Alors oui, l'histoire polonaise regorge de fantômes depuis des siècles, surtout dans les régions frontalières ou stratégiques. On croit[croyait ?] aux esprits dans les campagnes, très certainement à cause des violences spécifiquement liées à ces terribles fronts perpétuellement mouvants, ces génocides et ces difficultés à maintenir une identité nationale devant une pression qui n'a d'équivalent - tous mineurs de toute façon - que dans des régions telles que les Balkans ou le Moyen-Orient, du moins à l'Ouest de l'Oural. Et surtout - là c'est X qui parle - on croit aux esprits à cause du besoin de se raccrocher à une croyance devant ces morts. C'est peut-être un peu "boltanskien" comme point de vue - s'il s'agissait seulement d'un point de vue -, dans le sens où l'esprit surnaturel personnaliserait, maintiendrait un être disparu au-delà de son "égalisation" dans l'oubli.

D'ailleurs X a été élève de Christian Boltanski qui doit vraiment beaucoup apprécier son travail puisque l'entretien a eu lieu dans l'atelier où il enseigne, aux Beaux-arts.

 

Peut-on rapprocher au même titre les très nombreux "portraits musicaux" profondément intimistes de Chopin qui signalent une recherche incomparable de l'individualité et les poèmes d'Adriana Szymanska qui évoquent aussi parfois un autre intime et disparu ? De toute manière ce ne sont jamais des intimismes doux à la française, à la Vuillard par exemple, ni à la chinoise, comme chez Ma Yuan. Au contraire, la mort, la perte, le malheur, la maladie, la violence y trouvent une résonance, une ampleur.

 

 

Et pour en revenir au surnaturel, pensons tout aussi bien à certains thèmes d'Andrzej Zulawski. La possession, si bien incarnée en la personne d'Isabelle Adjani notamment, trouve une certaine place dans son travail. Dans le chef d'oeuvre L'important c'est d'aimer et quelques autres, on retrouve cet intimisme violent, possédé.

 

Difficile de saisir l'oeuvre de X et de quelques autres artistes attachés directement ou indirectement à la terre polonaise sans s'atteler à comprendre d'abord ce que cette terre peut comporter en termes d'héritage.

 

Tenez, justement, chère Zana, lisez ça, vous allez comprendre pourquoi je vous parlais de pomme et d'héritage tout à l'heure, vous allez comprendre pourquoi je vous bassine depuis quelques paragraphes sur ce thème-là. C'est un extrait de notre entretien :

 

Moi : Alors qu’est-ce que c’est que cette histoire de fantômes ?

X : Je n’y crois pas, aux fantômes. Seulement, je suis créée par mes ancêtres. Pourquoi je réalise tout ça ? Parce que mes ancêtres m’ont fait faire ça. Par les histoires qu’ils m’ont racontées. Rien à voir avec les petites princesses de Walt Disney, comme chez vous. D’ailleurs, il n’y avait pas Walt Disney en Pologne. C’étaient des histoires de fantômes et de religion. J’étais baignée là-dedans. (...)

Le côté monstrueux chez moi vient de là. (...)

Parce que je suis décalée. Il y a des choses que je vois et que les gens ne peuvent pas voir. Je ne sais pas expliquer pourquoi. Ce sont des visions, c’est ce que j’appelle visions.

Au départ, je ne savais pas pourquoi mes grands-parents me racontaient tout cela, mais plus récemment, ma mère m’a expliqué qu’ils faisaient de la sorcellerie. A la campagne, on fait de la sorcellerie."

 

 

Maintenant je vais vous sembler frivole, Zana, mais ce n'est qu'une apparence. Parce que voilà : alors que je travaillais sur cet article, je veux dire avant même l'entretien, un fantôme polonais d'un autre genre est revenu me hanter. Un fantôme roux avec des yeux de ciel qui vous sidèreraient, une voix qui vous transportait. Une ancienne compagne qui était kachoube (région de Gdansk). J'ai découvert l'an dernier qu'elle est devenue une artiste majeure, une poétesse.

Elle croyait réellement aux esprits. A l'époque, très surpris, je ne la jugeais pas parce que... je ne sais pas, il y avait quelque chose de profond dans cette croyance.

Cette survivance est peut-être quelque chose de précieux. Une mémoire vivante, résistante, utile parce qu'elle combat nos oublis et nos lissages commodes.

(...)

 

 

Courriel 4

 

 

Bonjour Emmanuel,

Violet.

(...)

toute petite mais bien consciente de la réalité de la situation à cette époque où les enfants devaient se fabriquer leurs jouets tout seuls et où les jeunes émigraient vers l'Ouest par milliers, pour ne parler que de ces épisodes.

Pourquoi évoquez-vous tant les jouets des enfants polonais ?

 

Le côté monstrueux chez moi vient de là.

Y a-t-il un côté réellement monstrueux en elle ?

 

Au départ, je ne savais pas pourquoi mes grands-parents me racontaient tout cela, mais plus récemment, ma mère m’a expliqué qu’ils faisaient de la sorcellerie. A la campagne, on fait de la sorcellerie."

Par rapport aux rebouteux français, quelle est la différence ? Surtout, je ne vois pas très bien où elle veut en venir. C'est son thème central ?

 

Maintenant je vais vous sembler frivole, Zana,

A cause d'un amour romantique qui vous hante ?

(...)

 

 

Courriel 5

 

 

Bonjour Zana,

Bleu-vert.

(...)

Pourquoi évoquez-vous tant les jouets des enfants polonais ?

D'abord parce que c'est une réalité qui échappe aux Français et à beaucoup d'autres peuples.

Sans parler d'un passé polonais beaucoup plus terrible, la situation de X, comme celle de millions d'autres là-bas était la suivante avant les bouleversements en Europe de l'Est : "Il y avait une pression dans plein de domaines. On ne pouvait pas voyager, on ne pouvait pas s’exprimer (...), on ne pouvait pas sortir. Dans les années 80, il y avait la guerre civile, je ne mangeais rien, il n’y avait rien. Un artiste ne pouvait pas s’exprimer".

Je fais aussi cette évocation des jouets parce que X est une joueuse, comme vous, et cela a eu un rôle dès son enfance. Elle joue sous plusieurs modes. Beaucoup de modes, c'est vraiment en elle.

 

Par exemple, elle a choisi un look très spécial : l'invisibilité. On ne peut pas la photographier, la filmer.

 

Moi : Il y un concept [dans cette invisibilité].

X : Il y a un concept, oui. Il y a les gens qui vont mettre un chapeau, comme Beuys. Il y a un côté « personnage ». Comme Christian Boltanski qui se cache derrière la fumée de sa pipe, ça a aussi ce côté-là.
(...)

Dans une expo personnelle, le but est que je ne sois pas là.

 

Un autre passage en dit plus, justement, à ce sujet. L'entretien a été très riche, Zana, il n'y a qu'à piocher :

 

(...) Dans mon dernier film, il y a plusieurs significations. Il y a des femmes terrifiées, humiliées, des femmes qui trouvent une sexualité là-dedans, il y a plein de choses, mais je ne les dis pas. Le titre ne veut rien dire.

Moi : Si, il me rappelle des souvenirs.

Elle : Bon voilà, c’est très bien ! (...) Vous voyez que chacun peut se retrouver dans son monde. Et moi, je suis mon propre spectateur aussi.

Moi : Ah ? C'est-à-dire ?

Elle : En se cachant, comme on ne te voit pas, tu entends les critiques et j’aime ça. (...) par une telle critique d’un travail, je peux aller plus loin. (...) Si je n’avais pas eu cela, peut-être que j’aurais stagné.

 

Vous avez remarqué ce passage du vous au tu ? Il est réversible. Cela aussi est un jeu.

 

Mais X n'est pas la seule artiste à être présente incognito "sur les lieux du crime". Cependant, être invisible - autant qu'elle peut l'être car ce n'est pas toujours possible - a peut-être un autre sens pour elle. Un sens spectral, fantomatique, peut-être. Mais surtout, elle le dit, c'est un jeu. Le jeu permet d'apprendre, dit-on. Jouer au spectre va bien, semble-t-il en effet, dans le sens d'un apprentissage.

 

Y a-t-il un côté réellement monstrueux en elle ?

Elle a une troisième jambe dans le dos et en plus, elle est chauve.

Une petite boutade pour vous taquiner et pour souligner que je ne peux pas vous répondre sans "casser" du même coup le jeu qu'elle cherche à jouer. Au fond, X ressemble peut-être à l'une de ces petites tomates que vous m'envoyez quelquefois.

 

L'étranger est souvent "monstré", stigmatisé, et X a souffert de cela lorsqu'elle est arrivée en France, sans connaître un mot de français, en vivant dans des endroits qui nous ramènent aux plus sordides monstruosités... françaises. Pendant des années, cela a été horriblement difficile selon sa description. Des conditions de vie, ici même, que vous et moi ne connaissons que d'assez loin. Pourtant, elle n'était pas, vraiment pas un cas isolé malheureusement.

Elle a la chance exceptionnelle de connaître le chaud après le froid, comme l'amie kachoube dont je vous parlais.

 

X : (...) Si je suis ici, c’est à mon initiative et parce que la France m’a donné des moyens d’être ici. Simplement, je veux dire que tu dois te battre, tu ne dois pas t’arrêter.

C’est vachement dur de parler de ça parce que tu te dis… J’ai des images encore. J’étais en Pologne, chez moi, avec mes parents, avec des difficultés énormes pour plein de choses. Qu’est-ce qui aurait fait mon avenir ?

C’était complètement utopique [d'émigrer] et aujourd'hui vous êtes en train de m'interviewer.

 

Bouleversant, non ? Pourtant, ce n'est pas pour vous démoraliser, Zana, mais vous connaissez notre attachement aux faits, alors cette apparente happy end ne doit pas masquer des réalités habituelles de l'immigration, dont X est en train de sortir, qui évoquent plus les turpitudes des Thénardier que la gloire - hum - de l'Adriana de la Croix-rouge, ci-contre.

 

 

Sur la monstruosité, un mot fort de X : "Pour moi, ce qui est monstrueux, c’est que l’on n’aille pas comprendre la personne".

 

Sur un tout autre sujet, au point de vue artistique, on peut rechercher une "monstration" par jeu et non par convention, parce que c'est vrai que cacher, comme monstrer, devient un peu convenu. Alors là, quand il y a vraiment jeu, cela devient intéressant, vous ne trouvez pas ? J'y reviendrai plus tard quand ce sera plus clair dans mon esprit.

 

(...) ma mère m’a expliqué qu’ils faisaient de la sorcellerie. A la campagne, on fait de la sorcellerie.

Par rapport aux rebouteux français, quelle est la différence ?

Difficile à dire : il faudrait aller sur place et faire une enquête. Mais l'histoire polonaise que j'évoquais ci-dessus a de toute façon sa spécificité, ce n'est pas un vain mot. Ce n'est pas le même phénomène qu'ici car l'histoire est différente. Je ne crois pas que les rebouteux français puissent revendiquer un héritage vraiment comparable à celui des sorciers de Pologne, mais c'est à vérifier.

 

X évoque une myriade de croyances. Parmi lesquelles certaines sont destinées à faire peur aux enfants, comme la statue, là, dessous.

Un exemple :

 

"(...) une fois, j’avais fait une bêtise avec mon cousin que j’aime tant [accent fort], beaucoup. Pour nous punir, on nous a ramené devant une représentation de Marie Vierge qui pleurait, qui saignait. On nous disait « si vous n’êtes pas sages, regardez bien tous les jours le trait [?] de la Ste Vierge. S’il arrive jusqu’au cœur, c’est la fin du monde. »

Mais c’est une belle histoire ! Que l’on peut utiliser quelque part."

 

Le cousin de X...

 

X : (...) Je ne savais pas avec quoi jouer.
J’ai joué avec mon cochon d’Inde, j’ai joué avec des mouches. Je les attrapais et je faisais des expériences en arrachant les ailes, en les piquant. C’était un jeu. Cruel, mais n’importe quel enfant fait ça. Je ne suis pas la seule.
 

Moi : Ce que vous me dites là me fait penser aux mots de Freud, je crois que c’est dans Malaise dans la culture : il dit que les enfants cruels, qui font ce genre de choses, deviennent souvent des médecins, des gens qui finalement semblent compenser devenus adultes, rendre service.
 

Elle : C’est vrai. J’ai passé avec mon cousin des périodes de cruauté enfantine. J’adorais ça. (...) Il est devenu un grand chirurgien polonais. Il soigne des bébés.

(...) C’est drôle parce qu’il était extrêmement cruel. Le pire de toute ma famille. Tout le monde se demandait ce qu’il allait devenir. Il frappait mon autre cousin, des choses très sadiques. Mais il est maintenant un ange.

(...)

L’ennui a joué un rôle dans cela. Il n’y avait pas de programmes télé pour les enfants.

 

Moi [me souvenant de mon fantôme polonais qui évoquait quand même Arsène Lupin ci-contre, Louis de Funès et Deux tankistes et un chien, diffusés à la télévision polonaise] : En quelle année ?
 

Elle : 81, 82. Il n’y avait rien. [C'est vrai, à partir de 81, c'est l'occupation soviétique. Le gentleman cambrioleur, c'était avant] Pas de jouets. Mes jouets, je me les suis fabriqués moi-même. Pour cette raison, j’ai développé un côté manuel.

 

(...)

 

Je me faisais des boulettes de pain écrasées et je me les mettais dans la bouche, pour déformer le visage. Et je me regardais dans le miroir. Je me faisais un film autour de ça, genre un accident, une fille avec un visage déformé. Et pendant des heures j’adorais ce jeu. C’était une tragédie. Il n’y avait pas d’histoires de princesses chez moi, c’était pas beau. Et ensuite, je mangeais mon pain au fur à mesure, mon visage redevenait normal. Et c’est là que je me plaisais.

Je me détestais tellement qu’il fallait que je me déforme pour m’aimer. Comment expliquez-vous cela ?

 

Je me suis aperçu d'une chose étonnante, Zana. Je vous ai montré la "vidéo du chat".

Eh bien lors d'un vernissage, j'ai vu le public rire, dans la salle de projection, lorsque ce chat étrange est... disons légèrement malmené, avec une sorte d'effet fantastique. Un ami arrivé un peu plus tard a constaté la même chose. Dans la salle de projection, quelques rires incoercibles jaillissaient.

 

Lorsque le chat est libéré, juste au moment où ses miaulements vont devenir impérieux - vous connaissez les chats, elle aussi -, le "truc" est éventé et c'est exactement ça qui permet le rire.

Bon, notez que je ne me suis pas privé de taquiner angéliquement X sur ce point, à pattes de velours, pour voir. Conclusion : elle est transparente. Mais le chat a-t-il été rémunéré en tant qu'interminou du spectacle ?

On se rend compte que l'animal tel qu'elle le met en scène présente de manière particulièrement criante certaines caractéristiques de l'objet transitionnel (1), un objet inhabituel qui survit autant à l'amour qu'à la haine, devient parfois le véhicule démonstratif de ces sentiments lorsqu'il médiatise une relation avec la soeur, le frère, le cousin, par exemple. Surtout, il ne suscite aucun deuil lors de son délaissement et de plus, chacun peut être objet transitionnel de quelqu'un (n'appelez vous pas votre copain 'Nounours' ?).

"Pour [Lacan] ce qui fait angoisse, c’est certes ce moment de cession du sein, car celui-ci est à ce moment là partie intégrante de l’enfant lui-même, mais c’est une angoisse nécessaire puisqu’elle correspond tout à la fois à la condition pour que naisse un sujet au symbolique, et pour qu’il puisse investir ensuite d’autres objets, cessibles eux aussi, car devenus symboliques du don d’amour.(1) Nous y voilà.

 

 

C'est un fait, l'attitude du public renseigne énormément sur cet aspect du travail de X.

Les saynètes comiques de Christian Boltanski évoquaient clairement la "remplaçabilité" dans un contexte de dérision. Chez X, le chat monstrueux - entre autres travaux - n'est pas l'expression du même humour mais adresse un message similaire au vivant : tu es potentiellement remplaçable et moi aussi. En même temps, dans les deux cas, la forme même de la démonstration semble dire quelque chose de plus : "je veux aussi te faire rire, jouer avec toi", "j'aime te tenir par les pattes, par l'aile" et "je peux aussi m'amuser à me laisser prendre les pattes ou l'aile". La dimension ludique est très forte. Ce qui fait réagir le public.

 

[Au départ, je ne savais pas pourquoi mes grands-parents me racontaient tout cela, mais plus récemment, ma mère m’a expliqué qu’ils faisaient de la sorcellerie. A la campagne, on fait de la sorcellerie."

(...) je ne vois pas très bien où elle veut en venir. C'est son thème central ?

Quel est son thème central ? Le jeu peut-être, parce qu'elle a un rapport particulier avec le public. Mais est-ce son thème ou bien son style, ou encore sa quête personnelle ?

 

D'un point de vue plus rigide, on pourrait se contenter de dire par exemple que la sorcellerie et la monstruosité "la possèdent", ce qui ne veut vraiment rien dire, surtout après la mise en perspective apportée par Roman Polanski qui a pas mal exploré le sujet à sa manière, ou bien que ce qu'elle veut montrer, c'est que ce qui est laid est en quelque sorte "bon", ce qui semble peut-être déjà un peu plus pertinent. C'est vrai que c'est dans son discours artistique. Par exemple, elle travaille de temps en temps avec du "budding", le mot polonais pour pudding. Oui, elle crée "d'affreuses créatures dégueulasses", comme elle dit, avec du pudding, du très bon pudding.

Dire que le laid est beau ou "a du beau" est un lieu commun, une formule largement éventée et paralogique, de plus. Mais ici, il s'agit d'un décalage du beau vers le bon (même pas beau, donc). Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais en ce qui me concerne, cela m'a motivé pour réaliser l'entretien et l'article.

 

Parce que l'on entre dans une autre vision, voire une autre utilisation du laid. Le laid comme ce qui masque quelque chose.

 

Maintenant je vais vous sembler frivole, Zana,

A cause d'un amour romantique qui vous hante ?

C'est juste ce travail rédactionnel qui fait resurgir le passé. Je me dis que je dois être un vieux fantôme pour elle aussi. J'espère que comme vieux fantôme je suis encore bon à déguster.

(...)

 

 

Courriel 6

 

 

Bonjour Emmanuel,

Bleu.

(...)

Elle a une troisième jambe dans le dos et en plus, elle est chauve.

Elle se déformait le visage avec des boulettes de pain, au lieu de chercher normalement à s'embellir.

Petite fille déjà, je pendais mes poupons en celluloïd à l'espagnolette de la fenêtre de ma chambre au lieu de les chouchouter, et ma mère criait que j'étais un monstre, un monstre, un monstre.

(...)

Parce que l'on entre dans une autre vision, voire une autre utilisation du laid. Le laid comme ce qui masque quelque chose.

Là, vous n'êtes pas clair. C'est vous qui masquez quelque chose.

Vous écriviez il y a quelque temps "Sur un tout autre sujet, au point de vue artistique, on peut rechercher une "monstration" par jeu et non par convention, parce que c'est vrai que cacher, comme monstrer, devient un peu convenu. Alors là, quand il y a vraiment jeu, cela devient intéressant, vous ne trouvez pas ? J'y reviendrai plus tard quand cela sera plus clair dans mon esprit". Toujours pas clair Emmanuel, pas clair.

 

(...)

 

Quel bonheur, les retrouvailles, mais quelle torture, le retour.

Je suis comme un zombi, moi et l'autre moi dans la même peau, et il m'a dit "je t'aime", comme un merdeux de 15 ans, tout ça après un massage sans huiles, mais essentiel.

(...)

 

 

Courriel 7

 

Bonjour Zana,

Brun clair.

 

(...)

Elle se déformait le visage avec des boulettes de pain au lieu de chercher normalement à s'embellir.

Ce "normalement" en italiques sonne juste et fort.

Petite fille déjà, je pendais mes poupons en celluloïd à l'espagnolette de la fenêtre de ma chambre au lieu de les chouchouter, et ma mère criait que j'étais un monstre, un monstre, un monstre.

C'est drôle comme on peut à la fois souffrir d'être monstré et en même temps en faire un jeu ou un enjeu, peut-être, dans sa vie. "C'est un jeu, c'est comme un jeu", me dit X en s'appuyant lestement sur sa troisième jambe. J'ai l'impression que l'un des enjeux de ce jeu est de trouver une place de monstre/ange dans la société, exactement comme ce cousin dont tout le monde s'inquiétait du devenir.

Parce que du chirurgien angélique au malheureux Monsieur Hire, le destin du monstré semble hésiter avec insistance entre celui de l'exorciste (artiste ou médecin) et celui du sacrifié, éternel exclu, éternelle "tête de Turc". Il peut capitaliser, ce destin, l'avantage d'une troisième jambe ou bien être lesté, au contraire, d'un insupportable fardeau, d'un cadeau mortel.

De là à dire que l'art de X a un petit quelque chose d'un militantisme du monstrueux, il n'y a pas loin. Ne serait-ce pas une perspective intéressante, profonde, alors que la monstruosité comme thème a tellement été utilisée - vidée de ses significations et usée jusqu'à l'os depuis les punks notamment - comme une provocation/faire-valoir vide de sens ?

 

(...)

[Parce que l'on entre dans une autre vision, voire une autre utilisation du laid. Le laid comme ce qui masque quelque chose]

Là, vous n'êtes pas clair. C'est vous qui masquez quelque chose.

Exact. Pour vous faire réagir.

 

Vous écriviez (...). Toujours pas clair Emmanuel, pas clair.

 

D'accord. Pas la peine de parler de la "monstration" parce que le sujet a été tellement exploré que l'on ne peut plus dire qu'il soit in the mood. C'est donc devenu un sujet qui mérite maintenant de la matière, du corps (c'est le cas dans le travail de X), comme d'autres qui ont connu une surexploitation temporaire. Il est vrai par contre qu'un "truc" davantage in the mood et sûrement plus intéressant consiste à cacher, à masquer partiellement, intelligemment, patiemment, un travail.

X maîtrise particulièrement la métaphore dans son art (elle porte au-delà, la métaphore, elle déplace non seulement le spectateur, ce qui est facile, mais aussi le sens) et ne pratique pas la métonymie pour la métonymie.

 

Mais tenez, voici un point de vue qu'elle soutient. Un point de vue très mûr, je crois, nourri de voyages en des lieux où l'on conçoit les choses autrement :

 

X : Quand vous rentrez dans une pièce où vous connaissez par cœur les murs [un lieu d'exposition par exemple], quand vous entrez, donc, vous voyez un tableau comme ça, une sculpture par terre, une lumière à droite, une à gauche. [Il y a le risque] de l’ennui. (...)

Moi, ce que je veux, c’est un jeu (...). C’est que quand je rentre dans un lieu d'exposition que je connais, en une seconde, je me dis "zut, je me suis trompée". Une seconde, pas plus. On oublie le lieu, c’est changé. (...)

Moi : Est-ce que ce n’est pas trop d’exigence d’immédiateté ?

Elle : Non, j’aime ça. En tant qu’artiste, c’est ce que j’aimerais voir, peut-être. Et faire.

Moi : Cela se ramène à une exigence par rapport à vous.

Elle : Complètement. Un spectateur doit rentrer dans un espace qui l’amuse.

[Quand je vous dis, Zana, que le jeu est un thème central de X]

Moi : Cela me laisse perplexe parce que je pense à des écrivains ou des peintres, des sculpteurs, dont les œuvres peuvent mériter des dizaines ou des centaines d’années d’attention. Là, vous parlez d’une seconde.

Elle : Une seconde permet de se dire « ou je suis ? », dans quel endroit. Tout est chamboulé. L’espace n’est plus [le même].

Moi (un peu vache) : Donc, c’est la question de l’espace finalement, pas des œuvres [qui importe].

Elle : Non, non, après l’œuvre apparaît. [Par exemple,] XXXXXX (nom d'une installation), c’était un travail de l’espace. La galerie était un ancien laboratoire pour les animaux. Je me suis inspirée de cela. J’ai fait la démarche de me renseigner sur les lieux.

C’était une exposition collective, je ne pouvais pas changer les murs. J’ai fait quelque chose à part des autres. J’ai cassé un mur et j’ai fait une installation derrière.

La question est : travailler avec le lieu. Le lieu doit surprendre, et ensuite on découvre ce qui est présenté.

 

Par exemple, j’ai fait une proposition à [une institution privée]. C’est une gigantesque projection. Je suis collectionneuse de plantes carnivores.

[Je ris : la monstruosité sous toutes ses formes est aussi l'un de ses thèmes centraux, décidément]

[Elle rit] J’aime ça.

Et j’ai fait un film, donc, mais [j'avais besoin] de cacher [de masquer ce film]. Alors (...) la vidéo est cachée derrière deux gros murs. On voit juste une fente immense, de 1m par 4m. Le but est que les gens entrent dans cet espace énorme et voient cette fente qui va leur faire penser de loin à un tableau abstrait, c’est fait pour cela. « Oh mais c’est bizarre, ce grand tableau abstrait tout en longueur », mais en s’approchant, ils se rendent compte que c’est une vidéo. Une vidéo au ralenti. Après, à l’intérieur, ils découvrent le son. C’est un jeu. (...)

Moi : Donc vous faites très attention…

Elle : A l’installation de chaque œuvre. Il faut penser avec l’architecture [existante].

Moi : A l’œil des gens.

Elle : A l’œil des gens, faire des essais, tout cela, c’est extrêmement important. (...)

Moi : Et vous avez une influence sur ce plan ou c’est une idée originale ?

[Effort de mémoire]

Elle : Gordon. Il n’installe pas de cette manière mais cherche à déformer des pièces, il joue avec le temps de la vidéo. Il m’a influencée au début."

 

Et encore : "Il faut surprendre, voilà. Si tu caches, tu dois surprendre. Le jeu, c’est de surprendre le spectateur. Par la lumière, l’endroit,…"

 

Cacher mais aussi surprendre, en faire un jeu basé sur le lieu. Et évoquer la monstruosité. C'est à se demander si le vrai talent n'est pas l'esprit de synthèse ou d'orchestration. Une question d'actualité à bien entendre sans doute.

(...)

 

Quel bonheur, les retrouvailles, mais quelle torture, le retour.

Je suis comme un zombi, moi et l'autre moi dans la même peau, et il m'a dit "je t'aime", comme un merdeux de 15 ans, tout ça après un massage sans huiles, mais essentiel.

Jolie tournure, Zana. Cela me rappelle quelque chose. Un vague copain assez jeune me disait il y a quelques années :

 - ma femme est tout pour moi. Mon épouse, ma maîtresse, ma prostituée.

 - trois-en-une ?

 - eh oui.

Oui, trois-en-une - une réflexion grinçante de ma part, je l'admets -, c'est trop ou trop peu alors qu'en amour comme en art, il s'agit de jouer et de surprendre, sans quoi l'ennui risquerait de poindre. Au fond, surprendre, c'est éviter d'être interchangeable et de se retrouver plaqué(e) dans le paysage. Dites moi si je me trompe.

(...)

 

 

 

Emmanuel Luc pour ArtRéalité.com, avec l'aide inestimable de Zana.

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(1) Cf. un texte remarquable de Marie-France Balta. Cliquer ici.

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