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Courriel 1
Bonjour Zana,
Je vous réponds en bleu
foncé.
Bonjour Emmanuel,
Qu'est-ce que c'est, cet article que
vous avez du mal à écrire ?
C'est sur la
plasticienne X.
Qu'est-ce qui bloque ?
Plusieurs choses.
Remarquez, de toute façon c'est parfois difficile avec certains
artistes ou entre certains artistes et certains rédacteurs, selon le
cas. J'en parlais l'autre jour avec M, vous savez, la journaliste
internet, dont j'ai vu l'expression de souffrance empathique lorsque
je lui ai parlé de la difficulté du travail rédactionnel de fond.
(...)
Courriel 2
Bonjour Emmanuel
Je suis en rouge.
(...)
Qu'est-ce qui bloque ?
Plusieurs choses.
Lesquelles ?
Remarquez, de toute
façon c'est parfois difficile (...)
Voulez-vous dire que
vous avez un problème relationnel avec X ? Vous avez le
béguin ?
(...)
Courriel 3
Bonjour Zana,
Rouge foncé.
Voulez-vous dire que
vous avez un problème relationnel avec X ? Vous avez le
béguin ?
Mais non ! Je vous
explique.

X est
polonaise, de XXXXXX, une ville de
Poméranie, dans le Nord-ouest.
Poméranie... Tiens, c'est drôle,
Zana, quand
j'y pense : la première fois que je l'ai vue, j'étais habillé en noir
avec une veste verte. Ca se trouvait comme ça. Même chose lors de la
deuxième rencontre. Mais à la troisième, pour l'interview, c'était elle qui était en noir avec une
veste vert pomme alors que j'étais sans veste, donc en noir intégralement
cette fois. Et cette artiste d'origine poméranienne me dit
"c'est le printemps, je suis habillée en pomme", "d'habitude
je m'habille entièrement en noir".
Pomme, Poméranie, Pomorze : qu'est-ce que ça veut dire, c'est une
histoire d'héritage foncier ?
Je plaisante (à moitié, on a déjà
effleuré le sujet dans un article récent et de plus, la question de
l'héritage est particulièrement importante dans l'oeuvre de X), mais c'est
exactement le genre de croisements biscornus de significations assez troublantes,
exceptionnelles, auxquelles je me confronte dans ce travail.
Je me suis astreint à de vraies
recherches, notamment historiques, afin de tenter de planter un premier
décor. Une image éloquente que j'ai pu trouver est celle-ci :

La tache bleue centrale,
c'est la Pologne. La Poméranie est l'extrémité Ouest, sur la côte,
autour du fleuve Oder, tout à côté de l'Allemagne actuelle, pas bien
loin de Berlin, dans la direction opposée à celle qu'indique la Porte
de Brandebourg. Et comme la Mark Brandenburg voisine, c'est une
Marche, une région frontalière. Un terme qui n'est peut-être pas sans
relation avec le nom de l'artiste. Quoi qu'il en soit, sur cette terre
très disputée de Poméranie, beaucoup d'invasions et de libérations ont eu lieu.
Comme vous le voyez sur
ces cartes, la Pologne disparaît, phagocytée, en 4ème case. Puis, elle
réapparaît. C'est aussi arrivé à d'autres époques. Ces représentations
décrivent moins de
deux siècles d'histoire. Elles ne vous parlent pas de la genèse du mot "Slave" (utilisé
par l'historien romain Vitruve pour désigner les peuples mis en esclavage par les Germains - histoire antique dont une
sorte d'écho bruyant pourrait peut-être être lue dans certaines de ses vidéos),
ni du génocide des Borusses,
les anciens Prussiens, derniers "païens" d'Europe, par les
chevaliers teutoniques (1230-1283). Ni des allers-retours des troupes allemandes,
polonaises et russes pendant les XVIII, XIX et XXème siècles, ni de
l'abomination qui a eu lieu à Auschwitz, Treblinka et ailleurs,
notamment dans le ghetto de Varsovie, ni du
travail forcé imposé par les nazis, qui a tué d'innombrables Polonais, ceux qui ont eu la malchance de ne pas être seulement stérilisés sous
le motif de la "sous-humanité".
Ni des persécutions et répressions du régime d'après-guerre
(1945 région kachoube, 1956 Poznan), ni enfin des chars russes que X a dû croiser pendant les
sombres années 80,
toute petite mais bien consciente de la réalité de la situation à
cette époque où les enfants devaient se fabriquer leurs jouets tout seuls
et où les jeunes émigraient vers l'Ouest par milliers. Pour ne parler
que de ces épisodes, excusez du peu.
Alors oui, l'histoire polonaise regorge de
fantômes depuis des siècles, surtout dans les régions frontalières ou
stratégiques. On croit[croyait ?] aux
esprits dans les campagnes, très certainement à cause des violences
spécifiquement liées à ces terribles fronts perpétuellement mouvants,
ces génocides et ces difficultés à maintenir une identité nationale
devant une pression qui n'a d'équivalent - tous mineurs de toute
façon - que dans des
régions telles que les Balkans ou le Moyen-Orient, du moins à l'Ouest
de l'Oural. Et surtout - là c'est X qui parle
- on croit aux esprits à cause du
besoin de se raccrocher à une croyance devant ces morts. C'est
peut-être un peu
"boltanskien" comme point de vue - s'il s'agissait seulement d'un point
de vue -, dans le sens où l'esprit
surnaturel personnaliserait, maintiendrait un être disparu au-delà de
son "égalisation" dans l'oubli.
D'ailleurs X a été élève
de Christian Boltanski qui doit vraiment beaucoup apprécier son
travail puisque l'entretien a eu lieu dans l'atelier où il enseigne,
aux Beaux-arts.
Peut-on rapprocher au même titre les
très nombreux "portraits musicaux" profondément intimistes de Chopin
qui signalent une
recherche incomparable de l'individualité et les poèmes d'Adriana Szymanska qui évoquent
aussi parfois un autre intime et disparu ? De toute manière ce ne sont jamais des intimismes doux à la
française, à la Vuillard par exemple, ni à la chinoise, comme chez Ma
Yuan. Au contraire, la mort, la perte, le malheur, la maladie, la
violence y trouvent une résonance, une ampleur.

Et pour en revenir au surnaturel,
pensons tout aussi bien à certains thèmes d'Andrzej Zulawski. La
possession, si bien incarnée en la personne d'Isabelle Adjani
notamment, trouve une certaine place dans son travail. Dans le chef
d'oeuvre L'important c'est d'aimer et quelques autres, on retrouve cet intimisme violent, possédé.
Difficile de saisir l'oeuvre
de X
et de quelques autres artistes attachés directement ou indirectement à
la terre polonaise sans s'atteler à comprendre d'abord ce que cette
terre peut comporter en termes
d'héritage.
Tenez, justement, chère
Zana, lisez ça, vous allez
comprendre pourquoi je vous parlais de pomme et d'héritage tout à
l'heure, vous allez comprendre pourquoi je vous bassine depuis
quelques paragraphes sur ce thème-là. C'est un extrait de notre entretien :
Moi : Alors qu’est-ce que
c’est que cette histoire de fantômes ?
X :
Je n’y crois pas, aux fantômes. Seulement, je suis créée par mes
ancêtres. Pourquoi je réalise tout ça ? Parce que mes ancêtres m’ont
fait faire ça. Par les histoires qu’ils m’ont racontées. Rien à voir
avec les petites princesses de Walt Disney, comme chez vous.
D’ailleurs, il n’y avait pas Walt Disney en Pologne. C’étaient des
histoires de fantômes et de religion. J’étais baignée là-dedans. (...)
Le côté monstrueux chez moi vient de là. (...)
Parce que je suis décalée. Il y a des choses que je
vois et que les gens ne peuvent pas voir. Je ne sais pas expliquer
pourquoi. Ce sont des visions, c’est ce que j’appelle visions.
Au départ, je ne savais pas pourquoi mes grands-parents me racontaient
tout cela, mais plus récemment, ma mère m’a expliqué qu’ils faisaient
de la sorcellerie. A la campagne, on fait de la sorcellerie."
Maintenant je vais vous
sembler frivole, Zana, mais ce n'est qu'une apparence. Parce que voilà : alors
que je travaillais sur cet article, je veux dire avant même l'entretien,
un fantôme polonais d'un autre genre est revenu me hanter. Un fantôme
roux avec des yeux de ciel qui vous sidèreraient, une voix qui vous
transportait. Une
ancienne compagne qui était kachoube (région de Gdansk). J'ai découvert l'an dernier qu'elle est devenue une
artiste majeure, une poétesse.
Elle croyait réellement aux esprits. A l'époque, très surpris, je ne la
jugeais pas parce que... je ne sais pas, il y avait quelque chose de
profond dans cette croyance.
Cette survivance est peut-être quelque
chose de précieux. Une mémoire vivante, résistante, utile parce
qu'elle combat nos oublis et nos lissages commodes.
(...)
Courriel 4
Bonjour Emmanuel,
Violet.
(...)

toute petite mais bien consciente de la
réalité de la situation à cette époque où les enfants devaient se fabriquer leurs jouets tout seuls
et où les jeunes émigraient vers l'Ouest par milliers, pour ne parler
que de ces épisodes.
Pourquoi évoquez-vous tant les jouets des
enfants polonais ?
Le côté monstrueux chez moi vient de
là.
Y a-t-il un côté réellement
monstrueux en elle ?
Au départ, je ne savais pas pourquoi mes grands-parents me racontaient
tout cela, mais plus récemment, ma mère m’a expliqué qu’ils faisaient
de la sorcellerie. A la campagne, on fait de la sorcellerie."
Par rapport aux rebouteux français,
quelle est la différence ? Surtout, je ne vois pas très bien où elle
veut en venir. C'est son thème central ?
Maintenant je vais vous sembler
frivole, Zana,
A cause d'un amour romantique qui vous
hante ?
(...)
Courriel 5
Bonjour Zana,
Bleu-vert.
(...)
Pourquoi évoquez-vous tant les jouets des
enfants polonais ?
D'abord parce que c'est une réalité qui
échappe aux Français et à beaucoup d'autres peuples.
Sans parler d'un passé
polonais beaucoup plus terrible, la situation de X, comme celle
de millions d'autres là-bas était la suivante avant les
bouleversements en Europe de l'Est : "Il y avait une pression dans
plein de domaines. On ne pouvait pas voyager, on ne pouvait pas
s’exprimer (...), on ne pouvait pas sortir. Dans les années 80, il y
avait la guerre civile, je ne mangeais rien, il n’y avait rien. Un
artiste ne pouvait pas s’exprimer".
Je fais aussi cette
évocation des jouets parce que X est une joueuse, comme vous,
et cela a eu un rôle dès son enfance. Elle joue sous plusieurs modes.
Beaucoup de modes, c'est vraiment en elle.
Par exemple, elle a choisi un look très
spécial : l'invisibilité. On ne peut pas la photographier, la filmer.

Moi : Il y un concept [dans cette
invisibilité].
X : Il y a un concept, oui. Il y a les gens qui vont mettre un
chapeau, comme Beuys. Il y a un côté « personnage ». Comme Christian
Boltanski qui se cache derrière la fumée de sa pipe, ça a aussi ce
côté-là.
(...)
Dans une expo personnelle, le but
est que je ne sois pas là.
Un autre passage en dit plus,
justement, à ce sujet. L'entretien a été très riche, Zana, il n'y a qu'à
piocher :
(...) Dans mon dernier film,
il y a plusieurs significations. Il y a des femmes terrifiées,
humiliées, des femmes qui trouvent une sexualité là-dedans, il y a
plein de choses, mais je ne les dis pas. Le titre ne veut rien dire.
Moi : Si, il me rappelle des souvenirs.
Elle : Bon voilà, c’est très bien ! (...) Vous voyez que chacun peut
se retrouver dans son monde. Et moi, je suis mon propre spectateur
aussi.
Moi : Ah ? C'est-à-dire ?
Elle : En se cachant, comme on ne te
voit pas, tu entends les critiques et j’aime ça. (...) par une telle
critique d’un travail, je peux aller plus loin. (...) Si je n’avais
pas eu cela, peut-être que j’aurais stagné.
Vous avez remarqué ce passage du vous
au tu ? Il est réversible. Cela aussi est un jeu.
Mais X n'est pas la seule
artiste à être présente incognito "sur les lieux du crime".
Cependant, être
invisible - autant qu'elle peut l'être car ce n'est pas toujours
possible - a peut-être un autre sens pour elle. Un sens spectral,
fantomatique, peut-être. Mais surtout, elle le dit, c'est un jeu. Le
jeu permet d'apprendre, dit-on. Jouer au spectre va bien, semble-t-il
en effet, dans le sens d'un
apprentissage.
Y a-t-il un côté réellement
monstrueux en elle ?
Elle a une troisième
jambe dans le dos et en plus, elle est chauve.
Une petite boutade pour
vous taquiner et pour souligner que je ne peux pas vous répondre sans
"casser" du même coup le jeu qu'elle cherche à jouer. Au fond,
X ressemble
peut-être à l'une de ces petites tomates que vous m'envoyez
quelquefois.

L'étranger est souvent
"monstré", stigmatisé, et X a souffert de cela lorsqu'elle est arrivée en
France, sans connaître un mot de français, en vivant dans des endroits
qui nous ramènent aux plus sordides monstruosités... françaises.
Pendant des années, cela a été horriblement difficile selon sa
description. Des conditions
de vie, ici même, que vous et moi ne connaissons que d'assez loin.
Pourtant, elle n'était pas, vraiment pas un cas isolé malheureusement.
Elle a la chance exceptionnelle de
connaître le chaud après le froid, comme l'amie kachoube dont je vous
parlais.
X : (...) Si je suis
ici, c’est à mon initiative et parce que la France m’a donné des
moyens d’être ici. Simplement, je veux dire que tu dois te battre, tu
ne dois pas t’arrêter.
C’est vachement dur de parler de ça parce que tu te dis… J’ai des
images encore. J’étais en Pologne, chez moi, avec mes parents, avec
des difficultés énormes pour plein de choses. Qu’est-ce qui aurait
fait mon avenir ?
C’était complètement utopique [d'émigrer] et aujourd'hui vous êtes en
train de m'interviewer.

Bouleversant, non ? Pourtant, ce n'est
pas pour vous démoraliser, Zana, mais vous connaissez notre attachement
aux faits, alors cette apparente happy end ne doit pas masquer des
réalités habituelles de l'immigration, dont X est en train de
sortir, qui évoquent plus les
turpitudes des Thénardier que la gloire - hum - de l'Adriana de la Croix-rouge, ci-contre.
Sur la monstruosité, un mot
fort de X : "Pour moi, ce qui est monstrueux, c’est que l’on
n’aille pas comprendre la personne".
Sur un tout autre sujet,
au point de vue artistique, on peut rechercher une "monstration" par
jeu et non par convention, parce que c'est vrai que cacher, comme
monstrer, devient un peu convenu. Alors là, quand il y a vraiment jeu, cela devient intéressant, vous ne trouvez pas ?
J'y reviendrai plus tard quand ce sera plus clair dans mon esprit.
(...) ma mère m’a expliqué qu’ils
faisaient de la sorcellerie. A la campagne, on fait de la sorcellerie.
Par rapport aux rebouteux français,
quelle est la différence ?
Difficile à dire : il faudrait aller
sur place et faire une enquête. Mais l'histoire polonaise que
j'évoquais ci-dessus a de toute façon sa spécificité, ce n'est pas un
vain mot. Ce n'est pas le même phénomène qu'ici car l'histoire est
différente. Je
ne crois pas que les rebouteux français puissent revendiquer un
héritage vraiment comparable à celui des sorciers de Pologne, mais
c'est à vérifier.
X évoque une myriade de
croyances. Parmi lesquelles certaines sont destinées à faire peur aux
enfants, comme la statue, là, dessous.
Un exemple :

"(...) une fois, j’avais fait une
bêtise avec mon cousin que j’aime tant [accent fort], beaucoup. Pour
nous punir, on nous a ramené devant une représentation de Marie Vierge
qui pleurait, qui saignait. On nous disait « si vous n’êtes pas sages,
regardez bien tous les jours le trait [?] de la Ste Vierge. S’il
arrive jusqu’au cœur, c’est la fin du monde. »
Mais c’est une belle histoire ! Que l’on peut utiliser quelque part."
Le cousin de X...
X : (...) Je ne savais pas
avec quoi jouer.
J’ai joué avec mon cochon d’Inde, j’ai joué avec des mouches. Je les
attrapais et je faisais des expériences en arrachant les ailes, en les
piquant. C’était un jeu. Cruel, mais n’importe quel enfant fait ça. Je
ne suis pas la seule.
Moi : Ce que vous me dites là me fait penser aux mots de Freud, je
crois que c’est dans Malaise dans la culture : il dit que les enfants
cruels, qui font ce genre de choses, deviennent souvent des médecins,
des gens qui finalement semblent compenser devenus adultes, rendre
service.
Elle :
C’est vrai. J’ai passé avec mon cousin des périodes de cruauté
enfantine.
J’adorais ça. (...) Il est devenu un grand chirurgien polonais. Il
soigne des bébés.
(...) C’est drôle parce qu’il était
extrêmement cruel. Le pire de toute ma famille. Tout le monde se
demandait ce qu’il allait devenir. Il frappait mon autre cousin, des
choses très sadiques. Mais il est maintenant un ange.
(...)
L’ennui a joué un rôle dans cela. Il
n’y avait pas de programmes télé pour les enfants.
Moi
[me souvenant de mon fantôme polonais qui évoquait quand même Arsène Lupin
ci-contre, Louis de Funès et Deux tankistes et un chien, diffusés à la
télévision polonaise] : En quelle année ?
Elle :
81, 82. Il n’y avait rien. [C'est vrai,
à partir de 81, c'est l'occupation soviétique. Le gentleman
cambrioleur, c'était avant] Pas de
jouets. Mes jouets, je me les suis fabriqués moi-même. Pour cette
raison, j’ai développé un côté manuel.
(...)
Je me faisais des boulettes de pain
écrasées et je me les mettais dans la bouche, pour déformer le visage.
Et je me regardais dans le miroir. Je me faisais un film autour de ça,
genre un accident, une fille avec un visage déformé. Et pendant des
heures j’adorais ce jeu. C’était une tragédie. Il n’y avait pas
d’histoires de princesses chez moi, c’était pas beau. Et ensuite, je
mangeais mon pain au fur à mesure, mon visage redevenait normal.
Et c’est là que je me plaisais.
Je me détestais tellement qu’il fallait
que je me déforme pour m’aimer. Comment expliquez-vous cela ?
Je me suis aperçu d'une
chose étonnante,
Zana. Je vous ai montré la "vidéo du chat".
Eh bien lors d'un vernissage, j'ai vu le public rire, dans la salle de projection,
lorsque ce chat étrange est... disons légèrement malmené, avec une
sorte d'effet fantastique. Un ami arrivé un peu plus tard a constaté la
même chose. Dans la salle de projection, quelques rires incoercibles
jaillissaient.
Lorsque le chat est
libéré, juste au moment où ses miaulements vont devenir impérieux -
vous connaissez les chats, elle aussi -, le "truc" est éventé et c'est
exactement ça qui permet le rire.
Bon, notez que je ne me suis pas privé
de taquiner angéliquement X sur ce point, à pattes de velours, pour voir. Conclusion : elle est transparente.
Mais le chat a-t-il été rémunéré en tant qu'interminou du spectacle ?

On se rend compte que l'animal tel
qu'elle le met en scène présente de manière particulièrement criante certaines caractéristiques de
l'objet transitionnel
(1), un objet inhabituel qui survit autant à l'amour
qu'à la haine, devient parfois le véhicule démonstratif de ces
sentiments lorsqu'il médiatise une relation avec la soeur, le frère,
le cousin, par exemple. Surtout, il ne suscite aucun deuil lors de son délaissement
et de plus, chacun peut être objet transitionnel de quelqu'un
(n'appelez vous pas votre copain 'Nounours' ?).
"Pour
[Lacan] ce qui fait angoisse, c’est certes ce moment de cession du
sein, car celui-ci est à ce moment là partie intégrante de l’enfant
lui-même, mais c’est une angoisse nécessaire puisqu’elle correspond
tout à la fois à la condition pour que naisse un sujet au symbolique,
et pour qu’il puisse investir ensuite d’autres objets, cessibles eux
aussi, car devenus symboliques du don d’amour." (1)
Nous y voilà.

C'est un fait, l'attitude du public
renseigne énormément sur cet aspect du travail de X.
Les saynètes comiques de Christian
Boltanski évoquaient clairement la "remplaçabilité" dans un contexte de dérision.
Chez X, le chat monstrueux - entre autres
travaux - n'est pas l'expression du même humour mais adresse un message
similaire au vivant : tu
es potentiellement remplaçable et moi aussi. En même temps, dans les
deux cas, la forme même de la
démonstration semble dire quelque chose de plus : "je
veux aussi te faire rire, jouer avec toi", "j'aime te tenir par
les pattes, par l'aile"
et "je peux aussi m'amuser à me laisser prendre les pattes ou l'aile".
La dimension ludique est très forte. Ce qui fait réagir le public.
[Au départ, je ne savais pas pourquoi mes grands-parents me racontaient
tout cela, mais plus récemment, ma mère m’a expliqué qu’ils faisaient
de la sorcellerie. A la campagne, on fait de la sorcellerie."
(...) je ne vois pas
très bien où elle veut en venir. C'est son thème central ?
Quel est son thème central ?
Le jeu peut-être, parce qu'elle a un
rapport particulier avec le public. Mais est-ce son thème ou bien son
style, ou encore sa quête personnelle ?

D'un point de vue plus
rigide, on pourrait se contenter de dire par exemple que la sorcellerie et la monstruosité "la possèdent",
ce qui ne veut vraiment rien dire, surtout après la mise en
perspective apportée par Roman Polanski qui a pas mal exploré le sujet
à sa manière, ou bien que ce qu'elle veut montrer, c'est que ce qui est laid est en
quelque sorte "bon", ce qui semble peut-être déjà un peu
plus pertinent. C'est vrai que c'est dans son discours
artistique. Par exemple, elle travaille de temps en
temps avec du "budding", le mot polonais pour pudding. Oui, elle crée
"d'affreuses créatures dégueulasses", comme elle dit, avec du pudding, du très bon
pudding.
Dire que le laid est beau ou "a du
beau" est un lieu commun, une formule largement éventée et
paralogique, de plus. Mais ici, il s'agit d'un décalage du beau
vers le bon (même pas beau, donc). Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais en ce qui me
concerne, cela m'a motivé pour réaliser l'entretien et l'article.
Parce que l'on entre
dans une autre vision, voire une autre utilisation du laid. Le laid
comme ce qui masque quelque chose.
Maintenant je vais vous sembler
frivole, Zana,
A cause d'un amour romantique qui vous
hante ?
C'est juste ce travail
rédactionnel qui fait resurgir le passé. Je me dis que je dois être un
vieux fantôme pour elle aussi. J'espère que comme vieux fantôme je
suis encore bon à déguster.
(...)
Courriel 6
Bonjour Emmanuel,
Bleu.
(...)
Elle a une troisième
jambe dans le dos et en plus, elle est chauve.
Elle se déformait le
visage avec des boulettes de pain, au lieu de chercher normalement
à s'embellir.
Petite fille déjà, je
pendais mes poupons en celluloïd à l'espagnolette de la fenêtre de ma
chambre au lieu de les chouchouter, et ma mère criait que j'étais
un monstre, un monstre, un monstre.
(...)
Parce que l'on entre
dans une autre vision, voire une autre utilisation du laid. Le laid
comme ce qui masque quelque chose.
Là, vous n'êtes pas clair. C'est vous
qui masquez quelque chose.
Vous écriviez il y a quelque temps "Sur
un tout autre sujet, au point de vue artistique, on peut rechercher
une "monstration" par jeu et non par convention, parce que c'est vrai
que cacher, comme monstrer, devient un peu convenu. Alors là, quand il y a
vraiment jeu, cela devient intéressant, vous ne trouvez pas ? J'y
reviendrai plus tard quand cela sera plus clair dans mon esprit".
Toujours pas clair Emmanuel, pas clair.
(...)
Quel bonheur, les retrouvailles, mais
quelle torture, le retour.
Je suis comme un zombi, moi et l'autre
moi dans la même peau, et il m'a dit "je t'aime", comme
un merdeux de 15 ans, tout ça après un massage sans huiles, mais
essentiel.
(...)
Courriel 7
Bonjour Zana,
Brun clair.
(...)
Elle se déformait le visage avec des boulettes de pain au lieu de
chercher normalement à s'embellir.
Ce "normalement"
en italiques sonne juste et fort.
Petite fille déjà, je pendais mes poupons en celluloïd à
l'espagnolette de la fenêtre de ma chambre au lieu de les chouchouter,
et ma mère criait que j'étais un monstre, un monstre, un monstre.
C'est drôle comme on
peut à la fois souffrir d'être monstré et en même temps en faire un
jeu ou un enjeu, peut-être, dans sa vie. "C'est un jeu, c'est comme
un jeu", me dit X en s'appuyant lestement sur sa troisième
jambe. J'ai l'impression que l'un des enjeux de ce jeu est de trouver
une place de monstre/ange dans la société, exactement comme ce cousin
dont tout le monde s'inquiétait du devenir.
Parce que du chirurgien
angélique au malheureux Monsieur Hire, le destin du monstré semble
hésiter avec insistance entre celui de l'exorciste (artiste ou
médecin) et celui du sacrifié, éternel exclu, éternelle "tête de
Turc". Il peut capitaliser, ce destin, l'avantage d'une troisième
jambe ou bien être lesté, au contraire, d'un insupportable fardeau,
d'un cadeau mortel.
De là à dire que l'art
de X a un petit quelque chose d'un militantisme du
monstrueux, il n'y a pas loin. Ne serait-ce pas une perspective
intéressante, profonde, alors que la monstruosité comme thème a tellement été
utilisée - vidée de ses significations et usée jusqu'à l'os depuis les punks
notamment - comme une provocation/faire-valoir vide de sens ?
(...)

[Parce que l'on entre
dans une autre vision, voire une autre utilisation du laid. Le laid
comme ce qui masque quelque chose]
Là, vous n'êtes pas clair. C'est vous
qui masquez quelque chose.
Exact. Pour vous faire
réagir.
Vous écriviez (...).
Toujours pas clair Emmanuel, pas clair.
D'accord. Pas la peine
de parler de la "monstration" parce que le sujet a été tellement exploré que
l'on ne peut plus dire qu'il soit in the mood. C'est donc
devenu un sujet qui mérite maintenant de la matière, du corps (c'est
le cas dans le travail de X), comme
d'autres qui ont connu une surexploitation temporaire. Il est vrai par
contre qu'un "truc" davantage in
the mood et sûrement plus intéressant consiste à cacher, à masquer partiellement,
intelligemment, patiemment, un travail.
X maîtrise
particulièrement la métaphore dans son art (elle porte au-delà, la
métaphore, elle déplace non seulement le spectateur, ce qui est
facile, mais aussi le sens) et ne pratique pas la métonymie pour la
métonymie.

Mais tenez, voici un point de vue
qu'elle soutient. Un point de vue très mûr, je crois, nourri de
voyages en des lieux où l'on conçoit les choses autrement :
X :
Quand vous rentrez dans une pièce où vous connaissez par cœur les murs
[un lieu d'exposition par exemple], quand vous entrez, donc, vous
voyez un tableau comme ça, une sculpture par terre, une lumière à
droite, une à gauche. [Il y a le risque] de l’ennui. (...)
Moi, ce que je veux, c’est un jeu
(...). C’est que quand je rentre dans un lieu d'exposition que je
connais, en une seconde, je me dis "zut, je me suis trompée". Une
seconde, pas plus. On oublie le lieu, c’est changé. (...)
Moi : Est-ce que ce n’est pas trop
d’exigence d’immédiateté ?
Elle : Non, j’aime ça. En tant
qu’artiste, c’est ce que j’aimerais voir, peut-être. Et faire.
Moi : Cela se ramène à une exigence
par rapport à vous.
Elle : Complètement. Un spectateur
doit rentrer dans un espace qui l’amuse.
[Quand je vous dis, Zana, que le
jeu est un thème central de X]
Moi : Cela me
laisse perplexe parce que
je pense à des écrivains ou des peintres, des sculpteurs, dont les
œuvres peuvent mériter des dizaines ou des centaines d’années
d’attention. Là, vous parlez d’une seconde.
Elle : Une seconde permet de se dire
« ou je suis ? », dans quel endroit. Tout est chamboulé. L’espace
n’est plus [le même].
Moi (un peu vache) : Donc, c’est la
question de l’espace finalement, pas des œuvres [qui importe].
Elle : Non, non, après l’œuvre
apparaît. [Par exemple,] XXXXXX (nom d'une installation), c’était un travail de
l’espace. La galerie était un ancien laboratoire pour les animaux. Je
me suis inspirée de cela. J’ai fait la démarche de me renseigner sur
les lieux.
C’était une exposition collective,
je ne pouvais pas changer les murs. J’ai fait quelque chose à part des
autres. J’ai cassé un mur et j’ai fait une installation derrière.
La question est : travailler avec le
lieu. Le lieu doit surprendre, et ensuite
on découvre ce qui est présenté.
Par exemple, j’ai fait une proposition à [une institution privée]. C’est
une gigantesque projection. Je suis collectionneuse de plantes
carnivores.
[Je ris : la monstruosité
sous toutes ses formes est aussi
l'un de ses thèmes centraux, décidément]
[Elle rit] J’aime ça.
Et j’ai fait un film, donc, mais
[j'avais besoin] de cacher [de masquer ce film]. Alors (...) la vidéo
est cachée derrière deux gros murs. On voit juste une fente immense,
de 1m par 4m. Le but est que les gens entrent dans cet espace énorme
et voient cette fente qui va leur faire penser de loin à un tableau
abstrait, c’est fait pour cela. « Oh mais c’est bizarre, ce grand
tableau abstrait tout en longueur », mais en s’approchant, ils se
rendent compte que c’est une vidéo. Une vidéo au ralenti. Après, à
l’intérieur, ils découvrent le son. C’est un jeu. (...)
Moi : Donc vous faites très
attention…
Elle : A l’installation de chaque
œuvre. Il faut penser avec l’architecture [existante].
Moi : A l’œil des gens.
Elle : A l’œil des gens, faire des
essais, tout cela, c’est extrêmement important. (...)
Moi : Et vous avez une influence sur
ce plan ou c’est une idée originale ?
[Effort de mémoire]
Elle : Gordon. Il n’installe pas de
cette manière mais cherche à déformer des pièces, il joue avec le
temps de la vidéo. Il m’a influencée au début."
Et encore : "Il faut surprendre,
voilà. Si tu caches, tu dois surprendre. Le jeu, c’est de surprendre
le spectateur. Par la lumière, l’endroit,…"

Cacher mais aussi
surprendre, en faire un jeu basé sur le lieu. Et évoquer la
monstruosité. C'est à se demander si le vrai talent n'est pas l'esprit
de synthèse ou d'orchestration. Une question d'actualité à bien
entendre sans doute.
(...)
Quel bonheur, les retrouvailles, mais
quelle torture, le retour.
Je suis comme un zombi, moi et l'autre
moi dans la même peau, et il m'a dit "je t'aime", comme
un merdeux de 15 ans, tout ça après un massage sans huiles, mais
essentiel.
Jolie tournure, Zana.
Cela me rappelle quelque chose. Un vague copain assez jeune me disait
il y a quelques années :
- ma femme est tout
pour moi. Mon épouse, ma maîtresse, ma prostituée.
- trois-en-une ?
- eh oui.
Oui, trois-en-une - une
réflexion grinçante de ma part, je l'admets -, c'est
trop ou trop peu alors qu'en amour comme en art, il s'agit de jouer et de surprendre, sans
quoi l'ennui risquerait de poindre. Au fond, surprendre, c'est éviter
d'être interchangeable et de se retrouver plaqué(e) dans le paysage.
Dites moi si je me trompe.
(...)
Emmanuel Luc pour ArtRéalité.com, avec
l'aide inestimable de Zana.
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(1) Cf. un texte
remarquable de Marie-France Balta.
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