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Sophie Sainrapt : des talents multiples - peintre, dessinatrice et graveuse -, une artiste accomplie dont le thème de travail est clairement établi : le corps.

 

Le corps apparu ou le corps disparu.

 

 

Sophie évoque le corps du point de vue du deuil (ci-dessus une oeuvre de la série Les têtes), ou de l'émotion, ou de l’amour. L’amour maternel (série des anges, inspirée par la contemplation de sa fille en plein sommeil), la tendresse et l’empathie (consolation d’Adam dans le splendide Adam et Eve - image externe).

 

 

Le sexe est l'un des versants de son travail parmi d'autres. Mentionnons l’illustration d’un recueil de poèmes de Verlaine (« Femmes » et « Hombres »).

Il s’agit de gravures pornographiques – ne lésinons pas sur les mots, c’est bien de cela qu’il s’agit. « J’ai réalisé ces gravures-ci chez Pasnic. Là-bas, Pascal et Nicolas travaillent de façon assez originale la gravure » 1.

 

 

Sophie a étudié pendant trois ou quatre ans la gravure « traditionnelle » et a passé des années d’apprentissage dans les ateliers de peintres parfois célèbres – dont Hashpa.

Mais pourquoi illustrer Verlaine ? Sophie a aimé le double texte du poète (« Femmes » est consacré à un Verlaine hétérosexuel, « Hombres » est dédié à son homosexualité) précisément pour cet aspect double.

 

 

Disons-le car c'est important : Sophie est très influencée par l’image de Janus (qu’elle a mis en scène dans certains de ses travaux).

 

AR (*)Pourquoi Janus ?

- Le double m’intéresse, dans la sexualité, dans le comportement.

- Dans la sexualité ?

- C’est l’androgyne, la bisexualité.

- Dans le comportement ?

- Tout le monde a deux faces. Ce thème est ancien. Il est présent dans l’art africain et les mythes les plus forts de l'Antiquité.

 

La violence, la brutalité expressive du trait s'oppose en effet très radicalement à la douceur que présentent d'autres travaux.

 

Manifestement, Sophie a connu des épreuves. Elle cite une phrase de Nietzsche : « Tout ce qui ne nous anéantit pas nous renforce ».

 

 

On ne ressent pas a priori un caractère double chez Sophie. Pas d'atermoiements mais plutôt des réponses directes et immédiates.

On a l'impression qu'elle est capable d'exprimer la douceur comme douceur et la douleur comme douleur, sans obligation de rechercher des mi-teintes, bien qu'elle ne s'en prive pas dans certains tableaux, plus rares, qui ont une dimension a priori plus intermédiaire, médiane, médiante.

 

 

 

Sophie Sainrapt : Je pense à la mort tous les jours. Oui, tous les jours, mais peut-être que cela me donne encore plus envie de lutter (...) quand tu as une conscience de la mort telle que la mienne (un peu plus que la moyenne des gens qui n’ont pas perdu leurs parents, leur conjoint, jeunes) tu te dis que continuer à vivre est une sorte de combat. Ce n’est pas un combat douloureux. C’est un combat de vie. Tu sais ce que vaut chaque instant.

 

 

 

 

Le double, le thème de l’érotisme… on pense à Maupassant. Maupassant et son Horla, Maupassant et sa Maison Tellier. Maupassant qui, comme Sophie, vécut une enfance paradisiaque. Dans une première période, elle fut heureuse. « Oui, très heureuse, mais je ne m’en souvient pas. Il y a eu un moment où la vie a dû être presque idyllique. J’en ai gardé ce côté toujours vivant, presque juvénile, qui n’a jamais été abattu par l’adversité. »

 

Maupassant s’est également intéressé de très près, à sa manière à la fois franche, généreuse et réaliste, au thème de l’érotisme. Certes, il n’était aucunement pornographe – quoique réputé sensuel.

Entre l'écrivain et la peintre, il existe un point commun : tous deux sont des conteurs.

 

 

AR :  Par rapport au nu classique où l’on montre la beauté ou la laideur, tu sembles plutôt raconter une histoire.

- Oui, c’est narratif. C’est un peu les états psychologiques, physiques, de la femme que je suis, forcément.

- Est-ce que tu te sers du modèle pour susciter en toi une émotion ? Une émotion que tu lis comme une histoire. Comment ça marche ?

- Le modèle avec lequel je travaille, avec lequel j’ai des affinités (pas une intimité) ainsi que les autres modèles, féminins ou masculins, c’est la projection dont j’ai besoin pour raconter l’histoire de ce que je vis, mes sensations, mes états. Je peux parfois aussi travailler sans modèle quand j’utilise des formats plus petits, des techniques comme la gravure ou le monotype. J’ai besoin de revenir régulièrement au modèle comme une sorte de médiation pour faire passer cela. Je ne suis pas la seule.

- La mise en scène du nu, qu’est-ce que tu en penses ? Très souvent, ton travail est tellement pris par l’action qu’il n’y a pas de mise en scène au sens où il n’y a pas de décors notamment.

- Non, ça ne m’intéresse pas, ce qu’il y a derrière. Ce qui m’intéresse, c’est vraiment l’émotion directe avec la représentation du corps, son expression, ses passions, etc.

 

…limite, donc, de la comparaison avec Maupassant, qui mettait en scène les lieux érotiques, mais pas les actes. Le corps, le corps exclusivement intéresse Sophie. Pourquoi s’étonner ? Le corps, c’est la présence physique.

Cette présence est indispensable dans l'effectuation même de son travail.

 

 

On sent en regardant certains aspects des travaux de Sophie qu'elle aime... l’air frais, la fraîcheur (la médiation, dit-elle) apportée par le modèle, celle du papier découpé à la main, celle qui est octroyé par une considérable « ventilation » des techniques : encres en tous genres, chiffon, Stabilotone ®, acrylique, vinyle, peinture glycérophtalique, fusain, impressions diverses, gravure, papiers spéciaux, céramique, etc.

 

 

AR : Tu parles de la médiation du modèle, pas de celle du support. La toile, dis-tu, ne te plait que modérément. Pour beaucoup de peintres, c’est d’abord une chose que l’on prépare, que l’on enduit, que l’on tend, que l’on fait sienne. Le papier, par rapport à la toile, c’est déjà l’autre, sauf pour quelques uns comme Tibari Kantour, qui fabriquent eux-mêmes leur papier. Mais un autre qu’on choisit, et c’est un choix sensuel, en plus.

- J’ai un rapport plus sensuel avec le papier qu’avec la toile. Cela dit, c’est moi qui tends mes toiles et qui les prépare. Mais majoritairement, j’ai besoin quand même du papier, même sur la toile [des papiers marouflés sur toile]. Et j’aime la toile brute, pas tellement la toile préparée.

- Donc en fait, le papier, c’est déjà "un autre" que tu peux toucher, effleurer.

- Voilà. Je ne travaille pas sur n’importe quel papier. Au début, je cherchais, mais maintenant je sais que j’aime certains papiers. J’aime aussi certains formats. Le raisin, le demi-raisin, ce sont des formats qui me vont bien. Pour des formats plus grands, je découpe moi-même.

 

 

- Tu dessines une histoire grâce à la médiation du modèle, mais c’est toujours ton histoire finalement.

- Oui, d’ailleurs il s'agit le plus souvent de femmes.

- Mais est-ce que c’est une histoire ou un fantasme d’histoire ?

- Les deux, mon capitaine ! Les deux parce qu’il y a une part de fantasme dans ce que tu vis et une part de réalité. Je ne les distingue pas consciemment quand je peins. C’est l’avantage des expressions artistiques : il y a une part contrôlée et une part incontrôlée.

- Est-ce que tu travailles en bonne partie après le départ du modèle ?

- Quelquefois je retravaille des dessins effectivement après leur départ, quelquefois je les laisse intacts.

- Avant l’arrivée du modèle, est-ce que tu prépares quelque chose ?

- Je ne prépare pas, mais je pense à ce que je vais avoir envie de travailler. Les Stabilotone ®, ou quelque chose de plus dur, fusain, chiffon : j’y pense mais parfois cela évolue pendant la séance. Parfois je pense ne faire que du trait et finalement je fais quand même des lavis. Il y a une part d’imprévu.

 

 

 

 

Sophie Sainrapt

Paris

sophiesainrapt.com

 

Article réalisé par Emmanuel LUC

Photos : Claude YVANS, réalisateur. claudeyvans.com.

ArtRealite.com © 2004, 2005 Tous droits réservés

 

 

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1 PASNIC, Paris. Lire l'article-entretien consacré à cet atelier de gravure peu ordinaire.

 

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