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Richard
Halonen est ce que l’on nomme en langue anglaise un « art dealer »,
soit un marchand d'art, un fournisseur d’œuvres d'art.
Une
définition un peu courte.
Le terme « dealer » résonne durement en terre francophone. Il
correspond mal à cet homme qui n’a vraiment rien d’un « dealer d’art »,
d’un trafiquant dénué de scrupules. De plus, son activité dépasse
largement le simple rôle de marchand d’art.
Au
travers d'un parcours professionnel et culturel atypique, on sent que
Richard a saisi d’emblée « à bras le corps » la
dimension sociale de l’art et de l’artiste, mais aussi sans aucun
doute celle du marchand d’art.
En effet,
sa formation commence déjà par le social et le sociétal : des études
de sociologie avec une “ option art ”. Sa vision d’une
sociologie de l’art ? « Une
perspective documentaire qui permet de travailler pour la promotion de
l’art, des artistes et de la société. » En effet,
il axe ensuite son cursus sur la mise en pratique d’un point de vue
global qui ne peut que concerner toute personne sensible à l’art.
Quel point de vue global ? C’est simple : après avoir abordé les questions
sociologiques “ en quoi l’art est-il utile à la société, quelle est sa
place, quel est son rôle ? ”, il semble en quelque sorte se poser la
question inverse : “ en quoi la société peut-elle être utile à l’art ? ”. Il entreprend donc des études
de droit spécialisé (« Art and the Law ») qui lui
permettront notamment de créer l'une des premières galeries artistiques publiques
de Minneapolis.
Il est
alors un promoteur de l’art, et réinvente à sa manière le métier
de galeriste, partant presque d'une table rase. “ Promoteur de l’art
”, voilà peut-être ce qui désigne le plus justement son métier,
son engagement, sa carrière.
C’est
vrai, la société, l’Etat américain a parfois été très utile à
l’art, surtout sous présidence démocrate, c’est un fait.
Richard a
ainsi l’idée de proposer aux entreprises de sa ville (Apple™, 3M™, et beaucoup d’autres) l’achat d’œuvres d’art en
leasing 1 ou la participation à des expositions en échange de quoi la
loi prévoyait des réductions d’impôts.
Mais, nous
dit-il, « Certains présidents comme Bush, Ronald
Reagan et les autres présidents républicains suppriment systématiquement
ce genre de dispositions alors que Kennedy et les autres démocrates ont
beaucoup aidé la promotion de l’art et la culture américaine ». En effet,
lorsqu’il était étudiant à San Francisco – et déjà très
investi dans un travail d’art administrator -, il est advenu un
genre de catastrophe qui n’avait rien de sismique :
« Nous avons eu un gouverneur de Californie qui s’appelait Ronald
Reagan.
A
la minute où cet homme a été en charge de son travail, il a coupé la
plupart des fonds pour les programmes artistiques californiens ! ».
Peu de
choses semblent dès lors possibles.
Richard
change d’université. Curieux destin : il entre dans une école jésuite
très impliquée dans l’activité, dans la vie d’un lieu assez célèbre
et très actif, le Haight Ashbury District, où se trouvent des
ateliers d’artistes, des studios d'enregistrement, des galeries, des théâtres, une
télévision et des programmes éducatifs spéciaux (outreach
programs), orientés vers un public particulier (personnes
handicapés, personnes jeunes, etc.).
Il obtient
le travail de planification artistique de cet endroit, initialement très
hippie, qui est alors fréquenté, déjà depuis des décennies, par des
célébrités musicales (Jefferson Airplane, Grateful Dead, Frank Zappa,
etc.) et toutes sortes de publics.
Décidément,
Richard ne se sentait pas fait pour une carrière de sociologue.
Pourtant,
son choix disciplinaire initial correspond à un “ sens du social et du sociétal
” bien ancré en lui, que l’on ne s’attend pas forcément à
rencontrer chez un business man :
« La
sociologie est bonne à connaître, on travaille avec. Mais lorsque je
suis arrivé à la Last School [école de hautes études], j’ai
réalisé que le business [les affaires] était probablement la
meilleure chose que je puisse faire. »
Une manière
sympathique d’envisager les choses. Il ne s’agit pas de faire un
maximum d’argent (ne doutons pas qu’il en soit capable : il est
parfaitement formé pour cela), mais de faire de sa vie « la chose
la meilleure possible ».
« Aujourd'hui,
le marché de l’art est très fort. Sotheby’s, Christie’s, leurs
ventes aux enchères rapportent des millions sans arrêt.
Je
ne suis pas particulièrement intéressé par ces ventes.
Il y a un rôle du
art dealer à l’opposé du “ qui a le
plus d’argent ici ? ” qui ressemble à un jeu d’argent, un
pari sur les chevaux.
Ces gens ne sont réellement pas
toujours intelligents. Ils ne savent pas pourquoi ils agissent, mais ils
sont heureux. Il
y a une grosse différence entre "l'opportuniste" et
"l'entrepreneur" ["en français dans
l'interview originale"] qui aide les artistes. Ce dernier fait un travail noble.
D'une
certaine façon, les "marchants d'art" créent le marché de
l'art, ils sont responsables en tant qu'éditeurs de l'histoire de
l'art. »
Retour dans
les environs de Minneapolis, ville natale 2,
pour approfondir le sujet “ business ” avec un programme
de Master of Business Administration (MBA). Marketing,
public relations.
« C’est à cette époque que j’ai créé
une galerie, de l’intérieur même des classroom studies [littéralement,
études de salles de classe]. Je n’avais pas d’argent ! Or, je
voulais créer une très grande galerie. »
Une très
grande galerie, mais aussi une très étrange galerie : une galerie
sans murs. C’était ArtBanque, un concept qui correspond à quelque
chose qui peut paraît surréaliste aux Européens.
C’est le projet que nous évoquions ci-dessus, une entreprise qui
tenait compte des possibilités de déductions d’impôts pour les sociétés.
Imaginons
notre Richard Halonen démarcher celles-ci une par une dans la forêt
naissante des tours de Minneapolis, avec comme outil de communication un
document incroyable : une brochure imprimée en noir sur papier
blanc et coloriée au feutre (voir photo) !
Pas sérieux,
romantique, peut-être, dirions-nous ?
Et
pourtant, « en quelques années, des
centaines d’entreprises étaient concernées par ces ventes ».
Rapidement, les entreprises purent choisir les oeuvres à l'aide d'un
catalogue sur CD-ROM, l'organisation s'étoffa.
Une petite
précision s’impose ici. Le but de cet article n’est pas de faire
une apologie-cliché de « l’Amérique, terre d’opportunité »,
mais le contexte américain doit être évoqué dans sa différence.
Encore
faut-il rappeler que les possibilités de l’époque étaient liées à
un environnement politique et économique très différent de celui des
années Bush père et fils, c’est-à-dire des années de guerre.
« Et
l’erreur que j’ai peut-être faite alors, c’est que la “ galerie
sans murs ” a créé des “ galeries avec murs ” [cinq vastes galeries à Minneapolis].
Autour
de 1980-1990, il y a eu plus de deux cents expositions.
Chacune
nécessitait un catalogue, de la publicité, des frais constants
d’impression.
La
plupart des artistes ne vendaient pas tellement d’œuvres, mais
quelques uns, vraiment beaucoup et bien.
Bref,
cette activité de galeriste a été de plus en plus importante.
Des
gens travaillaient pour moi. Un cinquantaine en 1990, lorsque j’ai du
fermer ces galeries.
Il
y a eu aussi un problème avec la crise de la guerre du Golfe.
AR
(*) : Tu crois ?
-
Je le sais !
AR : Pourquoi, comment ?
- Parce que j’avais
pratiquement la plus grande galerie en Amérique à cette époque-là.
En tout cas, certainement la plus grande de Minneapolis.
Et quand la guerre du Golfe a commencé,
tout le monde est devenu très nerveux, inquiet.
Pendant
la guerre d’Iraq, c’était pareil. Mais je pense que cette fois-ci,
le marché de l’art est plus “ established ”. Cela ne permet
pas aux war members to kill the artists [aux partisans de la guerre de
tuer les artistes, on a voulu publier la version originale exacte].
Ceux-ci sont plus déterminés et plus expérimentés aujourd'hui.
Mais cela a eu des répercussions sur toutes sortes de marchés.
Même à
Paris, pour les hôtels, les agences de voyage.
La
guerre m’a tué ! Des dettes de plusieurs millions de dollars à
l’époque et cinquante employés…
Je
ne voulais pas « faire banqueroute ». En Amérique, il est
possible de remplir des papiers pour une banqueroute et l’on n’a pas
à rembourser les dettes. Mais si tous les gens qui t’ont aidé sont
tes meilleurs amis, ta famille 3,
tu ne fais pas cela ! Je ne l’ai pas fait et ne le ferai jamais !
Mais j’ai dû fermer la galerie.
Quatre
cents œuvres d’art contemporain dans l’inventaire. Je me suis donc
orienté vers la constitution de collections. Un réseau mondial de
collections. A travers la guerre, cela s’est développé très vite,
cela a finalement été un succès.
L’année
qui a suivi la [première] guerre, j’ai développé Richard Halonen
Fine Art Ltd. C’est toujours le concept avec lequel je travaille.
J’ai une corporation, une société, qui permet beaucoup
d’initiatives.
Essentiellement,
je suis devenu un consultant privé, un expert artistique (assurances,
conservation, etc.). »
Pas
n’importe quel consultant privé.
D’accord,
cela a commencé par “ de simples expertises ” à Paris pour le
compte de la famille Renoir, mais des expositions comme celle, toute
actuelle, du Musée du Sénat consacrée à
Botticelli, qui voyagera
ensuite jusqu’à Florence, ou d’autres à la
Tate Britain et
ailleurs, sont liées à son travail.
Richard
localise ou découvre des œuvres d’une valeur réellement inouïe.
Il contacte
les propriétaires et la logistique des organisateurs d’expositions,
faisant agir une complexe machine qui permet au grand public de découvrir
des œuvres réellement bouleversantes.
Des œuvres
bouleversantes, oui, c’est là l’important, parce qu’au fond, une
question se pose :
pourquoi
autant de travail et pourquoi ce travail, alors que la spéculation
rapporte tellement plus ?
Pour y répondre,
il faut bien saisir ce que signifie pour Richard le terme de « sociologie
de l’art ».
Quelque
chose de très éloigné du concept originel de sociologie et même de ses
prémices.
AR
(*) : Durkheim pensait que la société
« est à ses membres ce qu’un dieu est à ses fidèles ».
Mais alors qui sont les prophètes ?
Richard
Halonen : Les artistes sont les prophètes. Ils aspirent à un haut
niveau de conscience et leur travail nous oblige à réfléchir à notre
tour. Cela contribue à former un société libre en sa pensée.
On est là
vraiment à mille lieues du saint-simonisme « classique »,
prometteur d’utopies plus ou moins désirables – des phalanstères
de Fourier au « La propriété, c’est le vol » de
Proudhon.
Si la société demeure aux
yeux de Richard « quelque chose de l’ordre de la religion ou
du divin », dans sa conception, le sociologue ne tente à aucun moment d’être prophète.
L’artiste est le prophète.
La vision de l’avenir de la
société qu’a Richard est d’abord poétique et non dénuée de
profondes convictions personnelles reposant sur une sorte de “ sentiment
de l’union sociétale ” radicalement opposé à toute idéologie
belliqueuse ou tyrannique. Ce sentiment semble pour lui un moteur.
Il y a peut-être en cela
quelque chose du « sentiment océanique » (soit, en quelque
sorte, « sans borne »), expression de Romain Rolland évoquée
par Freud dans les premières pages du Malaise dans la culture 4.
Romain Rolland estime que ce
sentiment – qui « [n’a] pas causé de minces difficultés » 5
au père de la psychanalyse - est la base de la religiosité, indépendamment
de tout culte et de tout espoir d’un au-delà.
De même, c’est un
sentiment « sans bornes » (religieux ? situé sous le
signe d’Eros, pulsion d’union ? chacun jugera) qui semble
animer Richard lorsqu’il franchit certains obstacles mentaux, n’hésitant
pas à faire participer les entreprises à son projet de « galerie
sans murs », quasiment inimaginable en Europe. La société aidant
l’artiste et vice versa, cela n’a dû faire nul doute dans son
esprit. Pas de frontières mais une vision globale des synergies
potentielles.
Article
réalisé par Emmanuel LUC pour ArtRéalité.com © 2004 Tous droits réservés
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