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Un mot de l'éditeur
L'article qui manquait à
ArtRéalité.com, c'était celui-ci. C'est ce que j'ai tout de suite pensé en tant
qu'éditeur lorsque je l'ai découvert par hasard en surfant pour une tout autre
raison sur le web du
Pacifique.
Enfin la trajectoire réelle d'un
artiste librement narrée par lui-même, et pas de n'importe quelle manière. Un
beau texte, un texte d'artiste, une tranche de vie parfumée par l'humour, la pudeur
et sûrement l'action mystérieuse du temps. Mais aussi, pour qui s'intéresse à la
réalité de l'art, une source de réflexion au caractère presque intemporel.
Elle était en ligne,
cette tranche de vie, sur le site web d'une jolie perle : le journal
Tahiti-Pacifique.
Que faire ? Deux mèls ont
fait leur bonhomme de chemin autour de la terre et Alex du Prel, directeur de
la publication, a eu la gentillesse de nous autoriser à la publier à notre
tour.
Alors... bonne dégustation !
Emmanuel LUC
Pour un artiste à Tahiti,
les 20 premières années sont les plus dures
[sous-titre de l'article
original]
Voici l'histoire tahitienne de Peter Heyman, d'un
des célèbres peintres ayant oeuvré sur cette île et qui, hélas, lentement sombre
dans l'oubli car rarement trouve-t-on encore une de ses toiles sur le marché
tant leurs propriétaires détestent s'en séparer. Lisez et évadez-vous, par le
texte et l'image, dans le Tahiti d'il n'y a pas si longtemps. Ce texte a été
écrit en 1966 et est plein de tendresse et d'humour.
A.d.P.

Tout semble si irréel aujourd'hui. Tahiti a tant changé. Au début des années
trente, il n'y avait aucun hôtel de luxe avec piscine. La petite ville de
Papeete avait l'air d'un bourg de l'ouest américain, les cow-boys et leurs
chevaux en moins, bien sûr ; mais des nuées de bicyclettes les remplaçaient
bien.
Depuis Marseille, il fallait alors trois longues semaines en mer pour atteindre
Tahiti en passant par le canal de Panama et alors vous étiez de suite envoûtés
par la beauté de l'île ; le climat doux, ensoleillé, et surtout la manière
facile de vivre.
Tout y était absolument si différent de tout ce que j'avais éprouvé jusqu'alors
à Paris où j'avais vécu étant tout petit et où j'ai par la suite été un étudiant
débutant aux Beaux-Arts. En ces temps-là, Paris était un chaudron dans lequel
mijotaient beaucoup de tendances artistiques contradictoires et qui était plein
des promesses de l'art moderne. Or presque tout ce qui me restait de cette
excitation était un sentiment d'inquiétude et de désespoir.
Ainsi, lorsque je suis parti pour Tahiti avec mon père et un jeune Français, un
ami de mon âge, c'était en réalité la fuite pour m'éloigner d'une existence trop
folle. Il m'a semblé tout à fait fascinant de partir vers les Mers du Sud pour
tenter ma chance dans l'agriculture, d'autant plus que les studios et cafés
parisiens sont tout à fait inadéquats pour la formation d'un futur agriculteur.
Pour être franc, c'était l'idée d'aller dans le Pacifique Sud qui m'avait plu.
Je ne connaissais absolument rien à l'agriculture et je ne m'y intéressais
nullement. Quand je suis arrivé à Tahiti, le seul réel intérêt pour moi se
trouvaient être toutes ces filles aux longs cheveux avec leur éternelle fleur
sur l'oreille, qui souriaient si gentiment lorsque vous les regardiez. C'était
mon ami qui était supposé avoir quelque connaissance de l'agriculture coloniale,
qui devait être notre "cerveau". Mon père était notre banquier.
Après avoir passé quelque temps afin de faire connaissance avec l'île et après
beaucoup de recherches, nous sommes tombés amoureux d'une immense vallée à 30
kilomètres de la ville. Nous l'avons achetée. Elle était à peu près cent fois
trop grande pour nous, mais comme tous les colons novices, nous avions des
ambitions peu réalistes.
D'une façon ou d'une autre, j'ai aimé cette vallée et ma poitrine se bombait
d'être le propriétaire d'une si merveilleuse propriété. Il me fallait des heures
pour atteindre ses extrémités haut dans les montagnes, en marchant le long d'un
torrent frais et sinueux, mais plein de chevrettes et d'anguilles. Il y avait
une abondance d'arbres fruitiers plantés un peu partout, dans un désordre total
: bananiers, papayers et ces magnifiques arbres à pain que les mutinés du Bounty
ont rendus si célèbres. Il y avait aussi un grand nombre de caféiers, taporo
(citronniers), des orangers, des manguiers sauvages et surtout ce qui m'a ravi
et étonné, des milliers de fougères géantes, les plus magnifiques. Quelques
grands cocotiers étaient dispersés ici et là le long des flancs des montagnes
dans une brousse épaisse.
Cette vallée me rappelait vraiment "Alice aux Pays des Merveilles" tant on
rentrait dans une autre dimension. Peut-être un peu trop d'ailleurs, parce que
j'étais toujours dans un état d'esprit d'artiste, donc peu concerné par la
réalité et je me reposait entièrement sur les capacités et le labeur de mon ami
pour gagner notre vie en ce lieu sauvage. Ce qui m'a forcé à sortir de mes rêves
était la décision inattendue et soudaine de mon ami d'abandonner mon père et moi
à notre destin. Il était tout simplement las de se disputer constamment avec mon
père, lequel était un homme difficile.
Ainsi je me suis soudainement retrouvé seul face à face avec la vallée. Un défi
qui m'a réveillé et j'ai soudainement été projeté dans le monde réel. Avec
l'aide d'une demi-douzaine de Tahitiens, nous avons nettoyé plusieurs hectares
de terre et avons créé une grande plantation de vanille, une des plus grandes de
Tahiti en ces temps-là. Ô combien j'étais fier ! Mais aussi combien j'avais
lutté, combien j'avais transpiré, combien j'avais maudit chaque pierre dans
laquelle je tapais mon pied et combien de fois mes ouvriers avaient éclaté de
rire quand j'ai essayé de porter un régime de bananes sur une branche, à leur
façon, ce qu'ils faisaient, eux, si facilement. Et Ô combien le soleil était
brûlant dans cette vallée où les brises fraîches de la mer ne peuvent pénétrer,
où les fourmis et des cent-pieds plus longs que votre main grouillent sous tout
ce que l'on touche et, pour ne pas les oublier, les millions de moustiques qui
essaient de vous manger vivant à chaque instant.
Les Tahitiens du voisinage ont été impressionnés et me regardaient avec respect.
Même moi, j'ai été impressionné et je me regardais avec respect. Mais, hélas,
mon règne de Roi de Vanille ne dura pas longtemps : les lianes ont grandi très
bien pendant quelque temps, jusqu'à ce qu'un certain champignon fit qu'elles
pourrissaient près du sol. Je les ai fait toutes replanter, mais en vain. Un
vieux tahua (sorcier guérisseur tahitien) m'a expliqué qu'un mauvais sort avait
été jeté sur moi parce que ma plantation était trop proche d'un ancien marae,
ces plates-formes en pierre où des cérémonies religieuses (et sacrifices
humains) se tenaient autrefois. Quelle qu'en fut la cause réelle, ma plantation
était condamnée.
Entre-temps, j'avais commencé à élever quelques cochons, car j'observais souvent
les habitants du pays nourrir les leurs et cela me semblait si facile, se faire
sans effort apparent comme la plupart des choses que font les habitants du pays,
jusqu'à preuve du contraire. Il faut ici expliquer qu'à Tahiti cette sorte de
travail n'a rien en commun avec l'élevage intensif et mécanisé pratiqué dans les
grands pays développés. Ici, tout est fait à la main et à une petite échelle,
d'une façon qui ferait probablement mourir de rire un éleveur moderne de porcs.
Ainsi La lointaine limite de ma vallée fut clôturée et les porcs pouvaient errer
tout seuls à la recherche de nourriture, des racines et des fruits tombés à
terre. Une fois par jour seulement, un de mes ouvriers tahitiens les appelaient
au rassemblement en soufflant un air strident avec une conque, et ils
accourraient pour être nourris avec des mangues, papayes, du uru (fruit de
l'arbre à pain) ou autres produits de la vallée.
L'endurance physique d'un homme blanc est diminuée sous le climat tropical. Au
bout d'un certain temps, j'étais épuisé et j'ai été forcé de renoncer à
travailler physiquement moi-même. Mes glandes lymphatiques étaient constamment
enflammées, je souffrais d'une série d'infections douloureuses, je commençais
même à ressentir les premiers symptômes du mariri (éléphantiasisme). J'ai donc
confié mes porcs aux soins d'un couple tahitien sur la base du 50-50, un
arrangement très commun à Tahiti. Je fournissais les cochons, la terre et
l'alimentation et eux faisaient le travail. Hélas, vite les porcs sont devenus
de plus en plus maigres et j'ai dû vite tous les vendre avant qu'ils ne
deviennent des squelettes.
À cette époque, ma vallée enchantée avait perdu pour moi beaucoup de son charme,
j'avais le sentiment que son immensité m'étranglait, que la brousse se refermait
tout le temps sur moi, m'engloutissait. Mes affaires n'étaient vraiment pas
brillantes, lorsque j'ai entendu parler d'un troupeau de bétail qui était à
vendre. J'ai investi tout ce qui restait de notre argent en achetant deux
douzaines de vaches âgées, mais visiblement enceintes. Il n'y avait pratiquement
pas de réel pâturage dans la vallée, mais d'une façon ou d'une autre les vaches
ont semblé être contentes avec n'importe quelle feuille ou buisson qu'elles
avaient à manger. Elles ont non seulement survécu, mais peu de temps plus tard,
elles avaient toutes donné des veaux.
Encouragé, j'ai acheté quelques têtes de bétail en plus, mais cette fois encore,
la chance m'a abandonné. Les nouvelles vaches ont apporté la fièvre texane si
redoutée et ont contaminé mon vieux troupeau. Il n'y avait alors aucun véritable
vétérinaire sur l'île et, suivant des conseils dans le désespoir, j'ai essayé
moi-même de sauver les vaches malades en leur donnant des injections
intraveineuses. Mieux vaut taire ce qui est arrivé lorsque, pour la première
fois dans ma vie, j'ai utilisé une grande seringue pour l'injecter à une vache
récalcitrante. Je pense que j'ai bien plus souffert que la vache. Ainsi j'ai
perdu plusieurs bêtes et, les pieds tremblants, j'arpentais ma vallée à la
recherche des vaches mortes, guidé par leur terrible puanteur. Et pour encore
mieux agrémenter mes jours de "grand éleveur", je me demandais si mon taureau
ne me considérait pas comme une femelle de son troupeau ; il me regardait d'une
manière si bizarre.
Heureusement Ripo, ma vahiné, ma petite amie Tahitienne, avait une façon moins
pessimiste pour analyser la tournure des choses, une suite d'échecs en réalité.
Elle m'expliquait que, de toute manières, j'avais bien trop de vaches et que
celles-ci l'effrayaient quand elle traversait la vallée pour aller pêcher des
chevrettes dans la rivière.
Ripo avait alors à peine quinze ans. Elle était venue vivre avec moi dès le
début ; je l'avais remarquée parmi les femmes qui arrachaient les mauvaises
herbes dans la vanillière et elle avait aussi l'habitude de se joindre aux
habitants qui partaient loin dans la vallée pour cueillir le café. C'est là
qu'elle s'est moquée de mes efforts maladroits pour porter juste un sac de café
! Elle le porta donc elle-même sur de longues distances, tout à fait à l'aise
marchant pieds nus le long d'un sentier fait de pierres et cailloux. Elle avait
de longs cheveux, brillants et noirs et, comme les autres, elle ornait sa tête
d'une couronne de belles fougères ; pas pour la coquetterie mais comme
protection du soleil. J'ai alors pensé qu'elle était bien la chose la plus belle
que j'avais jamais vue. Elle a donc emménagé.

Après, je l'ai attrapée à plusieurs reprises alors qu'elle essayait de manger la
pâte dentifrice. Aussi, je pouvais acheter n'importe quelle quantité de robes,
presque toutes disparaissaient mystérieusement, en réalité partagées par les
autres membres féminins de sa famille. Ripo était vite devenue un lien
indispensable avec mes voisins et elle m'a surtout aidé à mieux comprendre leurs
us et coutumes, souvent si incompréhensibles. Elle faisait la cuisine, lavait le
linge et était infatigable à la pêche, mais elle avait les idées confuses pour
ce qui concernait les questions d'argent. Ainsi, après un certain temps, je
m'étais plaint de la baisse de nos fonds. Elle avait juste rigolé et m'avait
demandé pourquoi je n'allais pas à la banque. Dans son esprit innocent, elle
pensait que tous les étrangers avaient accès à des sommes illimitées d'argent,
lesquelles pouvaient être obtenues sur simple demande à la banque.
Lorsque la guerre mondiale [1939] a éclaté, j'étais vraiment découragé et
fatigué de ma vallée qui, malgré le bétail, donnait de bien pauvres résultats.
Je décidais de me débarrasser de tout mon troupeau, surtout que j'avais une
occasion de louer la terre à un Chinois qui voulait y planter du tabac. Là, pour
la première fois, ma propriété m'a procuré un revenu pour lequel je n'ai pas été
obligé de transpirer ou de m'inquiéter.
Bien que j'avais échoué comme planteur tropical, au moins j'avais acquis
l'expérience de la vie à Tahiti et, encore plus important, j'avais appris
comment utiliser des outils. Ainsi, je fus capable de me construire une belle
maison sur la plage, maison dont Ripo et moi étions très fiers. C'était un
mélange de béton, de troncs de cocotiers et de bambou, avec du niau (feuilles
de cocotier tressées) pour le toit, un fare très "style local".
Un jour j'eus la visite d'un homme d'affaires suédois qui vivait au Japon où il
avait fait fortune. Il avait été très impressionné par ma maison. Comme tant
d'autres, il était tombé amoureux de Tahiti et avait, lui aussi, acheté une
grande propriété. Il a proposé que je m'en occupe pendant qu'il retournait au
Japon pour y liquider ses affaires. Je devais m'occuper de la construction d'une
route menant jusqu'à une colline où il voulait ériger quelques bungalows avec
vue sur le lagon. J'ai accepté volontiers, ne sachant alors pas dans quel pétrin
je me plongeais.
La guerre avait débuté en Europe et ma correspondance était interceptée par les
autorités militaires . Celles-ci étaient intriguées par les plans détaillés,
montrant la hauteur exacte des collines, que j'avais envoyés au Suédois à Tokyo.
Sur un des plans j'avais dessiné un petit ballon pour indiquer l'endroit que je
proposais comme emplacement pour le bungalow du propriétaire. Ceci, bien
évidemment, a été interprété par les "experts" militaires et paranoïaques de
Papeete comme l'indication d'une zone de parachutage pour des troupes
japonaises. J'ai ainsi promptement été arrêté et jeté en prison.
Si je souris aujourd'hui en me rappelant ces événements, je ne les avais
certainement pas acceptés si joyeusement lorsqu'ils eurent lieu. Tahiti avait
juste rejoint la France Libre et à cette époque, beaucoup de personnes restées
fidèles au gouvernement de Pétain, les "légitimistes", étaient aussi arrêtées,
ce qui fit que la prison était pleine. Un des hôtels de Papeete, généralement
utilisé pour des rencontres amoureuses avant la guerre, avait été réquisitionné
pour être utilisé comme prison annexe, et c'est dans cet établissement que j'ai
été interné.
Quelques jours plus tard, Ripo est venue me visiter avec un paquet de vêtements
propres. Le soldat tahitien de garde a résolument dirigé sa baïonnette vers son
bel estomac. Mais Ripo était une fille courageuse. Elle a jeté le paquet de
linge par terre, pris une pose provocante en écartant les jambes et en posant
ses mains sur ses hanches, puis se mit à gronder et insulter le pauvre soldat en
tahitien, le couvrant d'insultes heureusement intraduisibles car parfaitement
impubliables dans ce magazine. Lorsque j'ai observé la scène depuis une fenêtre
du premier étage, j'ai vraiment frissonné. Mais j'ai obtenu mes vêtements.
Les dix jours dans cet hôtel furent inoubliables : je passais la plupart du
temps à jouer au poker avec certains des notables les plus respectés de Tahiti.
J'ai finalement été informé que je devais être exilé sur l'île de Bora Bora. On
m'a donné trois jours pour me préparer à ce départ et un jeune soldat tahitien a
reçu l'ordre de me suivre partout dans Papeete, de ne pas me lâcher. Un
après-midi, je lui ai donné un peu d'argent pour qu'il fasse un achat. Il est
parti et a disparu ! Il m'a fallu une heure de frénétique et intensive
recherche avant que je ne le découvre dans un magasin chinois en train de
tranquillement boire de la bière avec quelques amis à lui.
Un soir donc, nous étions environ une demi-douzaine, dont mon père âgé, à monter
à bord de la belle goélette Moana assignée pour nous transporter à Bora Bora.
Bien entendu, Ripo était aussi du voyage. J'ai fait de mon mieux pour exhiber
une triste mine et ainsi tenter de ressembler à un dangereux espion, mais il
était bien difficile de maintenir une telle expression à cause de tous les rires
et plaisanteries de nos amis qui étaient venus nous embrasser et nous couronner
avec des guirlandes de ces fleurs qui sentent si bon.
Une fois arrivé à Bora Bora, après que l'amertume d'avoir été exilé se fut
évaporée, nous avons découvert le charme de cette petite île, avec son grand
lagon, une des plus belles de la Polynésie. Les autochtones étaient gentils et
s'occupaient bien de nous. Pour les habitants des petites îles isolées, les
étrangers représentaient une distraction de leur vie monotone et un peu d'argent
supplémentaire. Ils nous avaient construit le plus agréable des petits fare et
nous leur achetions leurs poissons, oeufs et poulets avec le peu d'argent que
nous avions. Ripo allait pêcher presque tous les jours et adorait la vie sur
cette île. Souvent nous allions naviguer sur les grandes et rapides pirogues à
voile. De mon côté, j'avais enfin le temps pour reprendre mon ancienne querelle
avec les arts et ainsi j'ai recommencé à peindre.
Tous les exilés l'ont dit, l'exil à Bora Bora se révéla vraiment comme être en
vacances, et pour moi ce fut le plus heureux moment que j'ai vécu dans les Mers
du Sud. Six mois plus tard [début 1942], nous nous étions tellement habitués à
cette tranquillité que lorsque l'ordre de retourner à Tahiti était arrivé, nous
avons expédié une lettre collective au gouverneur lui demandant de prolonger
notre exil sur l'île. Hélas, on nous refusa cela : les États-unis étaient entrés
en guerre et des troupes américaines avaient été mises en route pour transformer
Bora Bora en base militaire. Mais mon séjour à Bora Bora s'est avéré être le
tournant de ma vie dans le Pacifique Sud.
De retour à Tahiti, que Papeete nous a semblé une grande ville ! Et la petite
ville se donnait un grand mal pour se comporter comme une ville "en guerre".
La vie sociale avait pratiquement disparu, les magasins étaient à peu près vides
et les pannes d'électricité courantes, des barbelés avaient été posés aux points
"stratégiques" et les rues étaient grouillantes d'hommes en uniformes.
Encore une fois il m'a alors fallu faire face à l'éternel problème du "comment
gagner ma vie". Ma propriété était louée et, de toutes façons, j'avais eu ma
dose d'agriculture. Peindre des tableaux était hors de la question car personne
ne les achèterait.
Depuis longtemps les pareu polynésiens, ces cotonnades imprimées de fleurs
stylisées aux couleurs gaies, me fascinaient. Ils font partie intégrante de la
manière de vivre des Tahitiens et il serait difficile de les imaginer sans ces
pagnes. Comme la guerre avait arrêté l'importation de tissus, j'ai donc décidé
de me lancer dans la fabrication de pareu. J'ai acheté du tissu de coton au
marché noir, même une fois une cargaison entière de draps de lit double que j'ai
ensuite coupés en deux. Les dessins étaient imprimés à la main et ce travail
n'offraient aucun problème, mais la difficulté était d'obtenir de la teinture,
impossible d'importer en raison des priorités de guerre. Après beaucoup
d'expérimentations fiévreuses, j'ai constaté que je pouvais employer les
teintures végétales fabriquées localement par les Tahitiens pour la coloration
des more des groupes de danse. Mais il fallait s'assurer que ces teintures ne se
décolorent pas au lavage. Je n'oublierai jamais comment Ripo et moi avons trempé
et lavé mes premiers pareu dans la rivière près de notre maison. Ces pareu
furent vendus aux prix fort pendant une longue période, jusqu'à ce que des
tissus teints industriellement furent de nouveau disponibles, me forçant alors
d'arrêter ce commerce.
Est alors venu la période de la nacre. Tout a commencé sur Motu Uta, un petit
îlot au milieu du lagon devant Papeete, où les Allemands qui vivaient à Tahiti
en 1939 étaient depuis tenus "prisonniers". Pour passer leur temps, ils ont
commencé à graver quelques nacres avec des motifs polynésiens, surtout destinées
pour le commerce de souvenirs. Il y avait même parmi ces Allemands un véritable
artiste qui a gravé des objets magnifiques.
Cette nouvelle activité d'artisanat à Tahiti s'est très vite développée pendant
la guerre et même après. Beaucoup de la production était vendue localement, mais
bientôt des quantités considérables étaient exportées vers Bora Bora, la
Nouvelle-Calédonie et même Hawaii où des milliers de soldats américains les
achetaient comme souvenirs de Polynésie. Bientôt, à Tahiti, des centaines de
petits ateliers se montèrent, certaines boutiques chinoises en faisant même leur
spécialité.
Inévitablement, je me suis lancé dans ce travail, le détestant d'abord, puis
incapable de résister parce qu'il m'a fait gagner pas mal d'argent. Lorsque enfin
la guerre a touché à sa fin [sept.1945], les exportations ont diminué, mais il
se créa un marché pour un travail plus artistique qui se vendait à bon prix. En
fin de compte, c'est ce qui m'a permis de consacrer plus de temps à la peinture
qui, après tout, est supposée être mon destin dans la vie. Grâce à l'aide
aimable de quelques bons amis qui m'ont envoyé de Suède du matériel de peinture,
j'étais finalement été capable de faire une exposition de mon travail.
L'exposition [de 1955] fut un grand succès.
Enfin j'avais un succès !
Pierre HEYMAN
Traduction : Alex du Prel
Merci à Bob Dixon et à feu son magazine "Reef".
Pierre Heyman 1908-1982
Pierre
[ou Peter] Heyman, de nationalité suédoise, est né en 1908 à Paris où son père était
un commerçant plus intéressé par la littérature que par le négoce. Pierre Heyman
fait ses études de peinture en 1926-1927, principalement à l'atelier d'André
Lhote. A la suite du krach de 1929, M. Heyman vient s'installer avec son fils
Pierre à Tahiti en juillet 1934. Il achète une vallée dans le district de Papara
et tente d'y faire de l'élevage de bétail et différentes cultures. Le père et le
fils sont "internés" au début de la Seconde Guerre mondiale, d'abord à Papeete
puis à Bora Bora jusqu'à l'arrivée des troupes américaines dans cette île. Après
la mort de son père, en 1947, Pierre Heyman s'installe à Pirae et continue d'y
faire de la peinture. Papeete verra une seule exposition de lui avec 100
gouaches à l'hôtel Les tropiques en 1955. Il expose à Göteborg en 1956.
Très exigeant pour son art et à la recherche inquiète d'une perfection qu'il
juge très rarement atteinte, Heyman, qui peint "juste et sincère", est un
artiste "peu productif". On lui doit également des travaux sur nacre d'une
ligne très pure, ainsi que des camées d'une grande justesse d'expression. La
résidence du gouverneur possédait une toile de lui, "La pirogue brisée". Il a
décoré la petite église catholique de la baie de Cook de Moorea d'une "Fuite en
Égypte" tahitienne qui ennoblit cet édifice et a fait le sujet d'un timbre en
1971. On lui doit également la décoration des portes de l'église de Taravao et
une statue de Sainte Anne qui orne la façade de la chapelle catholique de Papenoo. Il a exécuté quelques gravures sur bois et illustré des livres
d'enfants écrits en suédois par son ami Bengt Danielsson, "Villervalle dans les
Mers du Sud" et "Aventures de Villervalle en Australie", lesquels ont été
traduits dans différentes langues. On retrouve sa signature sous de nombreux
dessins ou il silhouette des scènes de la vie tahitienne d'une encre pleine
d'humour. Une grande fresque de lui qui se trouvait à l'aéroport de Tahiti - Faa'a a été détruite dans l'indifférence lors de travaux de rénovations vers
1990.
En 1969 toutes ses toiles, représentant plus de 10 années de travail, furent
détruites dans la galerie Matamua, où il exposait. Pour la première fois depuis
1958, lors de l'incendie du Fare Tony. Après son mariage en 1977 à Tahiti avec
une riche Américaine qui buvait autant que lui, il décède en 1982 à San Jose, en
Californie. L'incendie ainsi qu'une productivité assez maigre explique la raison
pour laquelle les toiles, aquarelles et croquis de Pierre Heyman sont devenues
très, très rares à Tahiti ou ailleurs.
A.d.P.
(avec l'aide du "Tahitiens" de O'Reilly)
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