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A l'heure où l'équipe de ArtRealite.com publie une
"section salons", nous avons rencontré une personnalité bien connue dans ce
secteur d'activités et au-delà, Patrick-Gilles Persin, un homme au parler franc,
d'une certaine spontanéité - parfois aussi d'une certaine verve -, une figure et
un parcours atypiques, enfin, un Monsieur qui connaît tout le monde. Vraiment
tout le monde, c'est-à-dire non seulement un nombre incalculable d'intervenants
des milieux artistiques français, mais aussi le monde "géographique", la
planète, incluant des pays assez peu fréquentés par les Français, comme
l'Azerbaïdjan, la Géorgie, la Croatie, la Slovénie, le Danemark, le Togo, la
Belgique, la Corée du Sud, Taiwan, Macao, etc., qu'il visite notamment dans le
cadre de son travail de Président du salon Grands et jeunes d'aujourd'hui, un
salon voyageur.
Inattendu Patrick-Gilles Persin qui, en montant
ici une série d'émissions en Chine continentale, là une nouvelle délégation
d'artistes étrangers pour "son" salon, ne cesse de faire se promener celui-ci de
pays en pays, faisant preuve, depuis des années et avant les autres, d'un regard
particulièrement ouvert sur les possibilités offertes à nous par le monde et par
le monde artistique.
Ce regard n'est pas né de rien, mais avant d'aborder ce sujet, essayons-nous à
présenter Patrick-Gilles Persin, si c'était nécessaire. Il est critique d'art
(écrivain et journaliste dans la presse spécialisée comme dans la presse
profane), historien et expert sans être marchand d'art, il préside le salon
Grands et jeunes d'aujourd'hui, comme nous l'avons dit, mais joue aussi un
rôle dirigeant, parfois présidentiel dans la Fédération des salons d'artistes.
[Moré et les autres : une mouvance fédératrice]
Avec un tel curriculum vitae, une question se posait : comment peut-on concilier
deux métiers a priori aussi opposés que celui de critique et celui de
"fédérateur" ?
AR (*) : Il y a une
antinomie. Le critique essaye de décomposer, très souvent, se place dans
une démarche analytique…
Patrick-Gilles Persin : Oui.
- … alors que le fédérateur va
essayer de rassembler.
- Ça fonctionne !
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Autre personnalité atypique
très intéressante, Moré (1887-1969) était un critique littéraire, un
écrivain, mais aussi un personnage fédérateur et audacieux (on imagine la
difficulté de tenir salon sous l’occupation) qui eût un rôle semble-t-il
important auprès de la Résistance Française.
Ainsi, la médiéviste et
résistante Marie-Madeleine Davy affirme « C’est à Marcel Moré que je
dois le succès des rencontres de la Fortelle. Un vaste château situé près
de Rosay-en-Brie avait été prêté à mon groupe de résistance pour y cacher
des jeunes gens et des hommes qui auraient dû partir pour le travail
obligatoire en Allemagne. Nous y accueillions des aviateurs alliés lorsque
nos filières d’évasion se trouvaient sans débouchés durant quelques
semaines ou mois ». (voir
http://jm.saliege.com/davybio.htm)
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- Ça fonctionne comment ?
-
Très facilement. Le bonhomme est organisé pour organiser. Je suis
commissaire d’exposition et j’ai toujours été un peu comme ça, non pas
fédérateur, il ne faut pas exagérer, mais très jeune, j’étais partie
liée à des associations, des sociétés qui s’occupaient de rassembler des
gens très différents.
J’ai été le secrétaire du père fondateur d'un
œcuménisme intellectuel tous azimuts pendant la guerre de 40, Marcel
Moré - voir encadré ci-contre. Il organisait les « Entretiens de
quelques uns », puis les fameuses « Rencontres de quelques uns », sous
l’occupation, où venaient Jean Wahl, Sartre, Beauvoir, Lévi-Strauss,
Pierre Klossowski (le frère de Balthus) - voir
note -, Queneau, Bataille, Lacan, etc.
Pendant trois ans, presque quatre, je
déjeunais chaque semaine chez Moré avec Queneau, Michel Leiris, le père
Jean Daniélou, souvent Graham Greene, Jean Wahl, Kahnweiler (voir
portrait ci-dessus par Picasso), Henri Gouhier, Gandillac.
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J’ai donc beaucoup navigué dès mes début
dans cette espèce de mouvance fédératrice. Je trouve cela tout à fait bien. Je
suis protestant d’éducation et de culture, protestant cévenol. On a un peu
cette habitude de s’ouvrir, d’écouter ce qui se passe ailleurs.
Cette époque, dont on connaît plus les têtes d'affiches, les parcours
personnels et les mouvements émergents que les personnalités
fédératrices, semble le rendre un peu nostalgique.
Il est vrai qu'il y a de quoi. Queneau, perplexe face à la montée du
nazisme, hésitait à baptiser son fils, Klossowski se croyait obligé de
s'orienter vers la prêtrise, l'ancienne épouse de Bataille se mariait
avec Lacan...
L'atmosphère peu ordinaire, l'environnement éclectique que constituait
le réseau relationnel de Moré qui semble comporter des ramifications à
l'infini, est caractérisé par une prise directe non seulement avec les
théories, mais bien avec les vies concrètes des personnes concernées,
les situations réelles, le contexte matériel et historique.
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Une formation sur le tas particulièrement impressionnante en tout cas pour
un jeune Patrick-Gilles autodidacte qui n'avait pas fréquenté les
universités et n'avait pas de diplôme.
Michel Leiris (un grand ethnologue qui travailla
avec Marcel Griaule et était un ami de Bataille, fut beaucoup plus tard le
modèle d'un assez célèbre triptyque de Francis Bacon dans les années 1970) lui
propose un poste chez le galeriste Kahnweiler.
Là encore, comme le raconte Patrick-Gilles Persin
dans une vidéo en ligne enregistrée à l'occasion du symposium "Art et @rt, de
la critique d'art d'hier et d'aujourd'hui", organisé à Jussieu en avril 2003
les rencontres se succèdent :
"C'est comme cela qu'est né mon métier de
critique d'art, sur le tas."
"J’ai été cinq ans l’assistant de Kahnweiler,
à la galerie Louise Leiris, j’ai été le directeur de la galerie Daniel Malingue
pendant deux ans et j’ai été dix-huit mois principal d’études de Cornette de
Saint-Cyr quand il s’est séparé de Loudmer. J’ai fait mon petit tour commercial,
mais c’est fini, je ne veux plus en entendre parler."
"A 35 ans, je me suis dit que cela suffisait.
Je connaissais assez de monde, j'ai décidé d'écrire. Et puis j'ai rencontré un
homme admirable, Jean-Robert Arnaud. Il avait une galerie boulevard Saint
Germain où il présentait des peintres abstraits des années cinquante. Il était
surtout le fondateur de la revue Cimaise.
J'écrivaillais dans des bouts de journaux sans intérêt, faisant des piges
miteuses, plumitives et financières, et Arnaud me dit comme ça 'mais qu'est-ce
vous fichez dans ces journaux ?'."
(citations extraites en partie de la vidéo et en
partie de notre entretien exclusif)
Le fondateur du prestigieux journal lui donne sa chance. C'est le début d'une
carrière.

["La curiosité n'existe plus alors que tout est fait aujourd'hui pour
apprendre"]
Justement, après avoir évoqué le rassembleur, le fédérateur, évoquons l'autre
versant de ses activités, celui de la critique d'art. On sent s'exprimer une
autre sensibilité, certes un peu plus anguleuse si l'on peut dire, mais sans
doute complémentaire :
"Le critique d'art est-il journaliste ou
critique ? Aujourd'hui, il est journaliste. Mes petits camarades, et moi, je
vous le confesse, nous recevons des montagnes de dossiers de presse. On vous
demande d'écrire sur Trucmuche, on sort le dossier Trucmuche pour glaner des
informations sur l'exposition car on n'a pas le temps d'aller la voir. Alors on
recopie en transformant un peu, et ça s'appelle de la critique d'art !
Et bien je suis désolé, je ne suis pas d'accord.
Dans ma génération, des personnes en visite en délégation dans un musée étranger
ou autre, titillent le conservateur pour voir la réserve. Les jeunes regardent
la vidéo du musée. Je leur dis 'Enfin, vous avez devant vous un musée
merveilleux (cela m'est arrivé à Lyon il n'y a pas longtemps), allons-y !
- Oh... on ira voir la prochaine fois.'
Ces jeunes personnes prennent les places d'autres qui travaillent vraiment
efficacement. Je suis navré de voir cela.
J'en ai par-dessus la tête de ces voyages de presse dans lesquels je ne vais
plus depuis deux ans, sauf exceptions, parce que je suis excédé par la nouvelle
génération qui nous suit et nous poursuit. Ils sont incultes neuf
fois sur dix, même s'ils sortent d'universités.
C'est dramatique. C'est comme les jeunes musiciens lorsqu'ils sortent des
conservatoires : le plus souvent, ils n'ont aucune culture, même musicale.
[Note : quitte à surprendre, on se souviendra d'une réflexion du jazzman
français Bernard Lubat, décidant, au Conservatoire, de préférer les percussions
au piano : "Avec huit heures de piano par jour j'aurais très bien joué du piano
mais pas de la musique".
Jazz collection, Bernard Lubat, Éric Pittard, 1997, Planète Câble]
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La Fédération des salons d'artistes
regroupe aujourd'hui une bonne vingtaine de salons environ. Elle a été est dirigée par
M Persin et plus récemment par M. Guy Lanoë, médiéviste, chercheur au CNRS, président du salon Réalités
nouvelles, qui a parfois lieu en même temps et dans les mêmes lieux que
Grands et jeunes d'aujourd'hui. M. Geminiani, qui est peintre, est l'actuel
président.
AR : Le rôle de la Fédération, c’est le contact avec le Ministère, la
Délégation ?
PGP : Oui, tout à fait. (...)
Initialement, ce rôle s'étendait à la redistribution des subventions accordées
par la DAP (Délégation des Arts Plastiques du Ministère de la Culture).
"La Fédération recevait la totalité des subventions et les redistribuait aux
salons. Certaines s'élevaient à 3 000 F, d’autres à 800 000 F. C’étaient
d’énormes sommes."
Légalement parlant, une association ne pouvait redistribuer les subventions
qu'elle recevait. Aujourd'hui, le rapport financier entre Ministère et salons
n'est donc plus qu'indirectement médiatisé par la Fédération.
"Chaque salon fait sa demande et reçoit directement les subventions de l’État.
La Fédération, de son côté, obtient avec peine une subvention de type fonds de
roulement."
Elle a perdu du même coup toute possibilité d'initiative, par exemple dans le
domaine de la communication.
AR : Est-ce que la Fédération peut aider les salons dans leurs démarches de
communication ?
- J’ai toujours été convaincu qu’elle aurait pu le faire.
________
La Fédération a subi une scission dite "scission Monnret" du nom d'un peintre
(longtemps président du Salon des Artistes indépendants) qui créa une
dissidence, la Fédération des salons historiques du Grand Palais,
regroupant les sept ou huit salons les plus anciens. Notons que cette fédération
ne représente pas, loin s'en faut, tous les salons ayant pris place au Grand
Palais, mais plutôt, parmi eux, les plus anciens. Ceux-ci bénéficièrent d'une
pratique fort élégante, aujourd'hui malheureusement abandonnée : il n'était pas
rare, dans les années 1910, 20, 30 et même ultérieurement, qu'un artiste lègue
un atelier, un studio, une propriété, à un salon.
Soyons clair, les salons de la Fédération historique ont un profil particulier.
Ils jouissent d'une fréquentation plus importante et beaucoup insistent modérément
sur la sélection des exposants ou n'en pratiquent aucune. Bien qu'ils se portent
relativement bien, il n'est pas exclu, dit-on, que les deux fédérations
fusionnent de nouveau pour faire face à une situation globalement difficile pour
tous (voir encadré
ci-dessous). Des efforts ont été entrepris en ce sens et une réunion
conjointe des deux fédérations a déjà eu lieu à la DAP en 2005.
________
S'ajoute à ces fédérations de salons une jeune mais déjà importante
Fédération des Réseaux et Associations d'Artistes Plasticiens (FRAAP) qui joue
déjà un rôle relativement similaire de délégation vis-à-vis du Ministère, mais
pour le compte d'autres types d'entités.
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"La curiosité n'existe plus alors que tout est
fait aujourd'hui pour que l'on puisse apprendre."
(extrait de la vidéo mentionnée ci-dessus)
Un constat terrible. Partant de là, une autre question se pose et nous pousse à
ouvrir une parenthèse : qu'est-ce qui entretiendrait ce que le
sociologue Alain Quémin décrivait en 2001 comme un l'hypothèse d'un "déclin progressif" de
l'art en France : le public, la critique, les décisionnaires, les artistes ?
Les salons parisiens : c'est l'alarme !
A l'heure où la Ville de
Paris semble avoir oublié nombre de salons dans la distribution de ses
subventions, on peu faire un bref rappel des événements de ces dernières
années :
- au cours des années 1990,
le Grand Palais, très délabré, s'avère inutilisable comme espace
d'exposition (comment un tel événement a-t-il pu advenir ?).

Les travaux commencent
seulement début 2003. Avant cette fermeture, Grands et jeunes comptait
environ six cents exposants et douze à quinze mille visiteurs.
- l'espace Eiffel-Branly
prend le relais, mais Grands et jeunes (que nous citons comme exemple
parmi d'autres) passe à quatre cent cinquante exposants et le nombre de
visiteurs baisse.
- l'espace Eiffel devient
indisponible car M. Jacques Chirac souhaite implanter en ces lieux un
Musée des Arts Premiers après avoir fermé le Musée des Arts Africains et
Océaniens.
- l'espace Auteuil,
nettement plus petit, prend le relais à son tour. Grands et jeunes et
Réalités nouvelles sont obligés de partager les lieux qui coûtent alors
430 000 francs par locataire pour quatorze jours... Les exposants, côté
Grands et jeunes, ne sont plus que deux cent dix, les visiteurs, de six à
huit mille.
- mi-mars 2004 : la tente de
l'espace Auteuil est finalement démontée après un suspense prolongé
jusqu'en février. Réalités nouvelles et Grands et jeunes émigrent au Parc
floral, les autres salons trouvent des lieux d'exposition après un travail
de prospection que l'on imagine particulièrement rude.
Des questions cruciales se
posent : les artistes accepteront-ils de se déplacer en des lieux assez
mal connus du public ? Combien de salons vont disparaître avant la
réouverture définitive du Grand Palais ?
Une première réouverture, dans le cadre d'un
"salon des salons" (auquel certains décisionnaires refusent déjà de
participer), aura lieu en 2006 avant une nouvelle fermeture pour de
nouveaux travaux.
La réouverture définitive
(pas avant 2007) s'opèrera, on le devine, selon des conditions très
différentes du passé, entraînant des évictions et des fusions forcées dont
les artistes et le public pourraient aussi faire les frais sur le court
terme et le long terme.
"Aujourd'hui pour les
jeunes, il n’y a pas 50 000 lieux d’exposition. Il y a de moins en moins
de galeries à Paris et elles ne sont pas forcément bien disposées pour le
démarchage, alors il n’y a pas d’autre courroie de transmission !"
"Des milliers d’artistes
n’exposeront plus jamais à Paris, qu’ils soient eux-mêmes à l’étranger, en
régions ou à Paris. Ils ne seront jamais vus par les galeristes et
n’exposeront jamais en galeries. Exposer à La-Trinité-les-trois-clochers,
cela leur suffira-t-il pour adhérer à la Maison des Artistes ou y demeurer
?" (PGP) |
Pour essayer de donner un élément de réponse à cette question très polémique,
évoquons la nouvelle Biennale de Paris (20/2 - 15/3/2004) qui a tenté de promouvoir un
art d'avant-garde particulièrement fragile (l'art immatériel, mais peu importe
ici de quoi il s'agit), par une initiative dont Paul Ardenne dira : "Le plus
intéressant, dans le projet d’Alexandre Gurita, c’est la haute probabilité de
son ratage, sinon celle d’un fiasco total" !
Un mode de fonctionnement paraît transparaître, qui pourrait
malencontreusement évoquer une pathologie de mater dolorosa. On se
contentera cependant ici de souligner les dommages imposés par une possible complaisance au naufrage ou à la démission (voir encadré), aux artistes de
toutes catégories et de tous niveaux, qui travaillent, qui inventent sans arrêt
et veulent vivre. Ils ont notamment besoin de courroies de transmission,
pour reprendre une expression de Patrick-Gilles Persin, et en l'occurrence, de
courroies qui tiennent le coup.
AR : La carence en salons pourrait annoncer un marasme global, notamment
parce qu'ils sont fréquentés non seulement par le public, mais aussi par les
galeristes.
PGP : Et comment ! Et par la critique, et parfois même des mécènes. Souvent
au petit bonheur la chance, mais c’est le « jeu du salon ». Le salon dans lequel
vous croyez le moins peut être celui qui vous apporte le plus."
["Tu seras invité d'honneur à La-Trinité-les-trois-clochers"]
Revenons justement à l'ambiance réelle, maintenant, celle des salons et
biennales, puisque nous disposons d'un témoignage de tout premier ordre.
Patrick-Gilles Persin fait un constat que plusieurs observateurs font également
aujourd'hui :
"Quand je suis arrivé en 1991 [à la
présidence de Grands et jeunes d'aujourd'hui], les présidents des salons
étaient artistes. Comment voulez-vous dire à un artiste « Quand même,
non, je n’en veux pas, elle n’est pas bonne cette toile, cette statue,
ce travail, ce que tu fais en ce moment, ce n’est pas bon ! » ? C’est
impossible ! Tous les artistes se cooptent entre eux.
Alors, « Tu es au salon Grands et Jeunes ? Moi j’expose à
La-Trinité-les-trois-clochers. Tu veux exposer à
La-Trinité-les-trois-clochers, et bien tu m’exposes à Paris. Tu seras
invité d’honneur à La-Trinité-les-trois-clochers ». L’autre dit banco,
être invité d’honneur à La-Trinité-les-trois-clochers lui fait plaisir !
Alors il expose le peintre qui peint des anémones dans des pots en
étain, il le fait passer. C’est ça, le copinage.
J’ai mis le holà à tout cela, dans mon salon."
ou encore :
"Il y a des « mariages » qui ne conviennent
pas. Eux les trouvent normaux parce qu’ils sont dans le bain.
« Untel doit être à côté d’Untel parce qu’ils
étaient ensemble chez tel professeur », ou « ils sont dans le même courant
intellectuel, spirituel », mais pour l’œil, ça ne joue pas ! Toutes ces
références tombent à l’eau.
Simplement quelquefois, pour deux artistes
que l’on voit souvent ensemble, il suffit que l’un ait fait un tableau rose et
l’autre un jaune et… vous voyez ce que je veux dire."
|
Malheureusement ou heureusement, il reste des salons où ces pratiques semblent
durablement installées et "plombent" l'accrochage, travail qui
nécessite un véritable savoir-faire. Certains d'entre eux sont
gravement menacés dans leur existence et il ne serait pas étonnant, dit-on ici
et là, que trois ou quatre disparaissent dans le courant des deux ou trois
prochaines années.
Pourtant, ces manifestations sont essentielles et lorsque l'on reproche à la
Fédération de rassembler trop de salons en son sein, Patrick-Gilles Persin
insiste sur la nécessité de maintenir des lieux d'expositions variés, sans
lesquels beaucoup ne pourraient exposer, débuter, rencontrer, etc.
Tant M. Persin que M. Lanoë (voir
ci-dessus) insistent sur le fait qu'il serait erroné de se baser sur une
représentation univoque et vraiment désuète de l'artiste, plutôt maudit et un
brin révolté.
Or, tous deux signalent une possible dérive en ce sens dans différents milieux,
indépendamment, d'ailleurs, semble-t-il, des positionnements politiques. Une
question grave se pose au-delà : condamne-t-on l'artiste, décidément maudit, à
errer de friche en squat entre deux journées de porte-à-porte auprès des
galeries (voir encadré) ? Et la question latente n'est-elle pas de savoir ce que
sont devenues, passant du palais à la friche, la place, la présence et la valeur
que la société française veut bien accorder à l'art ?

["Un artiste attend tout de vous"]
Le portrait que M. Persin peut faire de l'artiste n'a rien d'inhabituel (des
intervenants de ArtRealite.com pourraient fournir des témoignages similaires)
sinon par l'intensité et la lucidité. S'il n'est pas intégralement flatteur
malgré certaines apparences, il n'est pas innocent et surtout, sent
particulièrement le vécu. Un vécu en fait assez complexe, manifestement...
"On me pose souvent la question « mais
comment est le rapport avec les artistes ? ».
Je réponds « Tous les soirs, je me couche en
me disant "les artistes, c’est terminé", et le lendemain matin en me levant,
« ah ! aujourd'hui je déjeune avec Untel, c’est bien ! ». Il faut être un peu
fêlé soi-même et vraiment maso. Ah, il faut être maso parce que l’on se fait
engueuler. Un artiste attend tout de vous. Il attend tout de tout le monde,
c’est normal, c’est un artiste. Il n’est jamais à la bonne place, même s’il est
au sommet, ce n’est encore pas la bonne place. Cela pourrait être encore mieux.
Il n’est jamais le premier. Même s’il est le premier, il n’a jamais l’impression
d’être le premier.
Alors il vous voit parce qu’il a quelque chose à vous demander. Si vous le
faites, il est tellement important que c’est normal que vous lui rendiez ce
service. Si vous ne lui rendez pas ce service, vous êtes un sacré salaud. Vous
prenez nombre de coups de pied quelque part. Si vous avez compris tout cela,
vous êtes tranquille.
Mais le critique d’art est une espèce protégée. Les coups de pied sont lancés,
mais n'atteignent que rarement leur cible."
"Dans leurs inimitiés, dans leurs jalousies,
c’est invraisemblable. Des artistes se haïssent, se jalousent alors qu’ils ne
font pas la même chose, ils sont à des millions d’années-lumière l’un de
l’autre, qu’est-ce que ça peut leur faire ? Exemple :
« Ah, Dupont, tu comprends, il a eu la
médaille de la ville de La-Trinité-les-trois-clochers et moi qui ai exposé
là-bas il y a trois ans, je n’ai pas eu de médaille.
- Mais écoute, toi, tu fais de l’art géométrique, lui fait des anémones dans un
pot en étain. C’est normal que les anémones aient une médaille et non l’art
géométrique, c’est tout !
- Ah mais non, c’est le contraire, justement, on a beaucoup plus de mérite,
c’est beaucoup plus dur pour nous, etc. »"
On saisit mieux l'intérêt de ce savoir lorsqu'ils se traduit en problèmes
concrets que doivent affronter les organisateurs de salons :
"Les Présidents de certains salons ont des
comités tellement lourds, avec de telles personnalités artistiques qui se
haïssent. Ils en bavent. Cela n'est parfois pas facile parce qu’ils se détestent
entre eux, même s’ils s’embrassent, se tutoient, se saoulent la gueule ensemble,
c’est beaucoup plus profond."
ou encore :
"Il y a énormément de gens qui passent dans
un salon, qui viennent, qui achètent le catalogue et contactent les artistes
directement. Là aussi, les artistes sont brutalement d’une pudeur extraordinaire
: on ne sait jamais qu’ils ont vendu en atelier grâce au salon. Ou plutôt, on le
sait deux ans après, trois ans après :
« C’est dur cette année, j’espère que je
vendrai mon tableau.
- Écoutez, on ne l’a jamais vendu, votre tableau.
- Non, mais j’ai déjà eu des gens qui sont venus acheter à l’atelier…
- Tiens, tiens. Et quand ?
- Oh, il y a trois ans.
- Mais… vous auriez pu le dire. »"

"Enfin il faut s’en accommoder. Mais quel
passionnant métier !
Et puis il y a des gens merveilleux en quantité au milieu de tout cela."
Patrick-Gilles Persin est donc vraiment le contraire d'un démissionnaire. Et ce
que l'on croit deviner comme l'une des récompenses que peut lui apporter son
travail, c'est peut-être un souvenir, parmi d'autres, celui que Francis Bacon,
qui venait de perdre dans des circonstances tragiques un ami très cher, offrit à
tous en assistant contre toute attente à un vernissage qui fut l'un des plus
splendides et bouleversants que l'on puisse imaginer.
Ces instants-là font partie de ces marques indélébiles, ces sentinelles du
souvenir qui nous rappellent régulièrement que l'artiste ne plaisante pas et
donne réellement beaucoup de lui-même. La reconnaissance, l'admiration, l'amitié
viennent ou reviennent naturellement, même lorsque le contexte humain ne semble
pas s'y prêter.
* Article-entretien
réalisé par Emmanuel LUC
ArtRealite.com © 2004 Tous droits réservés
Note sur Pierre Klossowski
Cet écrivain, frère de Balthus, s’attacha à
une sorte de double thématique, celle de l’érotisme et du mysticisme, non
étrangère aux recherches de Georges Bataille. Le livre La vocation suspendue
évoque les troubles aventures sensuelles de trois personnages.
Patrick-Gilles Persin : Savez-vous que Pierre
Klossowski était prêtre ?
- Tiens, non.
- C’est Marcel Moré [voir
encadré], son parrain en religion qui,
au moment où il allait prononcer ses vœux, l’a convaincu de ne pas le faire et
de se concentrer sur l’écriture. Klossowski écrivit ensuite un premier roman, La
vocation suspendue (NRF), dont le personnage central est M. de la Montagne, qui
n’est autre que Moré.
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