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A l'heure où l'équipe de ArtRealite.com publie une "section salons", nous avons rencontré une personnalité bien connue dans ce secteur d'activités et au-delà, Patrick-Gilles Persin, un homme au parler franc, d'une certaine spontanéité - parfois aussi d'une certaine verve -, une figure et un parcours atypiques, enfin, un Monsieur qui connaît tout le monde. Vraiment tout le monde, c'est-à-dire non seulement un nombre incalculable d'intervenants des milieux artistiques français, mais aussi le monde "géographique", la planète, incluant des pays assez peu fréquentés par les Français, comme l'Azerbaïdjan, la Géorgie, la Croatie, la Slovénie, le Danemark, le Togo, la Belgique, la Corée du Sud, Taiwan, Macao, etc., qu'il visite notamment dans le cadre de son travail de Président du salon Grands et jeunes d'aujourd'hui, un salon voyageur.

 

Inattendu Patrick-Gilles Persin qui, en montant ici une série d'émissions en Chine continentale, là une nouvelle délégation d'artistes étrangers pour "son" salon, ne cesse de faire se promener celui-ci de pays en pays, faisant preuve, depuis des années et avant les autres, d'un regard particulièrement ouvert sur les possibilités offertes à nous par le monde et par le monde artistique.

 

 

Ce regard n'est pas né de rien, mais avant d'aborder ce sujet, essayons-nous à présenter Patrick-Gilles Persin, si c'était nécessaire. Il est critique d'art (écrivain et journaliste dans la presse spécialisée comme dans la presse profane), historien et expert sans être marchand d'art, il préside le salon Grands et jeunes d'aujourd'hui, comme nous l'avons dit, mais joue aussi un rôle dirigeant, parfois présidentiel dans la Fédération des salons d'artistes.

 

 

[Moré et les autres : une mouvance fédératrice]

 

Avec un tel curriculum vitae, une question se posait : comment peut-on concilier deux métiers a priori aussi opposés que celui de critique et celui de "fédérateur" ?

AR (*) : Il y a une antinomie. Le critique essaye de décomposer, très souvent, se place dans une démarche analytique…
Patrick-Gilles Persin : Oui.

- … alors que le fédérateur va essayer de rassembler.

- Ça fonctionne !

Au sujet de Marcel Moré

 

Autre personnalité atypique très intéressante, Moré (1887-1969) était un critique littéraire, un écrivain, mais aussi un personnage fédérateur et audacieux (on imagine la difficulté de tenir salon sous l’occupation) qui eût un rôle semble-t-il important auprès de la Résistance Française.

Ainsi, la médiéviste et résistante Marie-Madeleine Davy affirme « C’est à Marcel Moré que je dois le succès des rencontres de la Fortelle. Un vaste château situé près de Rosay-en-Brie avait été prêté à mon groupe de résistance pour y cacher des jeunes gens et des hommes qui auraient dû partir pour le travail obligatoire en Allemagne. Nous y accueillions des aviateurs alliés lorsque nos filières d’évasion se trouvaient sans débouchés durant quelques semaines ou mois ». (voir http://jm.saliege.com/davybio.htm)

 - Ça fonctionne comment ?

Une anomalie d'affichage ? Cliquer ici. - Très facilement. Le bonhomme est organisé pour organiser. Je suis commissaire d’exposition et j’ai toujours été un peu comme ça, non pas fédérateur, il ne faut pas exagérer, mais très jeune, j’étais partie liée à des associations, des sociétés qui s’occupaient de rassembler des gens très différents.

   J’ai été le secrétaire du père fondateur d'un œcuménisme intellectuel tous azimuts pendant la guerre de 40, Marcel Moré - voir encadré ci-contre. Il organisait les « Entretiens de quelques uns », puis les fameuses « Rencontres de quelques uns », sous l’occupation, où venaient Jean Wahl, Sartre, Beauvoir, Lévi-Strauss, Pierre Klossowski (le frère de Balthus) - voir note -, Queneau, Bataille, Lacan, etc.

Pendant trois ans, presque quatre, je déjeunais chaque semaine chez Moré avec Queneau, Michel Leiris, le père Jean Daniélou, souvent Graham Greene, Jean Wahl, Kahnweiler (voir portrait ci-dessus par Picasso), Henri Gouhier, Gandillac.

J’ai donc beaucoup navigué dès mes début dans cette espèce de mouvance fédératrice. Je trouve cela tout à fait bien. Je suis protestant d’éducation et de culture, protestant cévenol. On a un peu cette habitude de s’ouvrir, d’écouter ce qui se passe ailleurs.

Cette époque, dont on connaît plus les têtes d'affiches, les parcours personnels et les mouvements émergents que les personnalités fédératrices, semble le rendre un peu nostalgique.

Il est vrai qu'il y a de quoi. Queneau, perplexe face à la montée du nazisme, hésitait à baptiser son fils, Klossowski se croyait obligé de s'orienter vers la prêtrise, l'ancienne épouse de Bataille se mariait avec Lacan...

L'atmosphère peu ordinaire, l'environnement éclectique que constituait le réseau relationnel de Moré qui semble comporter des ramifications à l'infini, est caractérisé par une prise directe non seulement avec les théories, mais bien avec les vies concrètes des personnes concernées, les situations réelles, le contexte matériel et historique.

 

Une formation sur le tas particulièrement impressionnante en tout cas pour un jeune Patrick-Gilles autodidacte qui n'avait pas fréquenté les universités et n'avait pas de diplôme.

Michel Leiris (un grand ethnologue qui travailla avec Marcel Griaule et était un ami de Bataille, fut beaucoup plus tard le modèle d'un assez célèbre triptyque de Francis Bacon dans les années 1970) lui propose un poste chez le galeriste Kahnweiler.

Là encore, comme le raconte Patrick-Gilles Persin dans une vidéo en ligne enregistrée à l'occasion du symposium "Art et @rt, de la critique d'art d'hier et d'aujourd'hui", organisé à Jussieu en avril 2003 les rencontres se succèdent :

"C'est comme cela qu'est né mon métier de critique d'art, sur le tas."

"J’ai été cinq ans l’assistant de Kahnweiler, à la galerie Louise Leiris, j’ai été le directeur de la galerie Daniel Malingue pendant deux ans et j’ai été dix-huit mois principal d’études de Cornette de Saint-Cyr quand il s’est séparé de Loudmer. J’ai fait mon petit tour commercial, mais c’est fini, je ne veux plus en entendre parler."

"A 35 ans, je me suis dit que cela suffisait. Je connaissais assez de monde, j'ai décidé d'écrire. Et puis j'ai rencontré un homme admirable, Jean-Robert Arnaud. Il avait une galerie boulevard Saint Germain où il présentait des peintres abstraits des années cinquante. Il était surtout le fondateur de la revue Cimaise.
J'écrivaillais dans des bouts de journaux sans intérêt, faisant des piges miteuses, plumitives et financières, et Arnaud me dit comme ça 'mais qu'est-ce vous fichez dans ces journaux ?'."

(citations extraites en partie de la vidéo et en partie de notre entretien exclusif)

Le fondateur du prestigieux journal lui donne sa chance. C'est le début d'une carrière.

 

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["La curiosité n'existe plus alors que tout est fait aujourd'hui pour apprendre"]

 

Justement, après avoir évoqué le rassembleur, le fédérateur, évoquons l'autre versant de ses activités, celui de la critique d'art. On sent s'exprimer une autre sensibilité, certes un peu plus anguleuse si l'on peut dire, mais sans doute complémentaire :

"Le critique d'art est-il journaliste ou critique ? Aujourd'hui, il est journaliste. Mes petits camarades, et moi, je vous le confesse, nous recevons des montagnes de dossiers de presse. On vous demande d'écrire sur Trucmuche, on sort le dossier Trucmuche pour glaner des informations sur l'exposition car on n'a pas le temps d'aller la voir. Alors on recopie en transformant un peu, et ça s'appelle de la critique d'art !
Et bien je suis désolé, je ne suis pas d'accord.


Dans ma génération, des personnes en visite en délégation dans un musée étranger ou autre, titillent le conservateur pour voir la réserve. Les jeunes regardent la vidéo du musée. Je leur dis 'Enfin, vous avez devant vous un musée merveilleux (cela m'est arrivé à Lyon il n'y a pas longtemps), allons-y !
- Oh... on ira voir la prochaine fois.'


Ces jeunes personnes prennent les places d'autres qui travaillent vraiment efficacement. Je suis navré de voir cela.
J'en ai par-dessus la tête de ces voyages de presse dans lesquels je ne vais plus depuis deux ans, sauf exceptions, parce que je suis excédé par la nouvelle génération qui nous suit et nous poursuit. Ils sont incultes neuf fois sur dix, même s'ils sortent d'universités.

 

C'est dramatique. C'est comme les jeunes musiciens lorsqu'ils sortent des conservatoires : le plus souvent, ils n'ont aucune culture, même musicale.

 

[Note : quitte à surprendre, on se souviendra d'une réflexion du jazzman français Bernard Lubat, décidant, au Conservatoire, de préférer les percussions au piano : "Avec huit heures de piano par jour j'aurais très bien joué du piano mais pas de la musique". Jazz collection, Bernard Lubat, Éric Pittard, 1997, Planète Câble]

Les fédérations

 

La Fédération des salons d'artistes regroupe aujourd'hui une bonne vingtaine de salons environ. Elle a été est dirigée par M Persin et plus récemment par M. Guy Lanoë, médiéviste, chercheur au CNRS, président du salon Réalités nouvelles, qui a parfois lieu en même temps et dans les mêmes lieux que Grands et jeunes d'aujourd'hui. M. Geminiani, qui est peintre, est l'actuel président.

 

AR : Le rôle de la Fédération, c’est le contact avec le Ministère, la Délégation ?
PGP : Oui, tout à fait. (...)

Initialement, ce rôle s'étendait à la redistribution des subventions accordées par la DAP (Délégation des Arts Plastiques du Ministère de la Culture).

"La Fédération recevait la totalité des subventions et les redistribuait aux salons. Certaines s'élevaient à 3 000 F, d’autres à 800 000 F. C’étaient d’énormes sommes."

Légalement parlant, une association ne pouvait redistribuer les subventions qu'elle recevait. Aujourd'hui, le rapport financier entre Ministère et salons n'est donc plus qu'indirectement médiatisé par la Fédération.

"Chaque salon fait sa demande et reçoit directement les subventions de l’État.
La Fédération, de son côté, obtient avec peine une subvention de type fonds de roulement.
"

Elle a perdu du même coup toute possibilité d'initiative, par exemple dans le domaine de la communication.

AR : Est-ce que la Fédération peut aider les salons dans leurs démarches de communication ?
- J’ai toujours été convaincu qu’elle aurait pu le faire.

________

 

La Fédération a subi une scission dite "scission Monnret" du nom d'un peintre (longtemps président du Salon des Artistes indépendants) qui créa une dissidence, la Fédération des salons historiques du Grand Palais, regroupant les sept ou huit salons les plus anciens. Notons que cette fédération ne représente pas, loin s'en faut, tous les salons ayant pris place au Grand Palais, mais plutôt, parmi eux, les plus anciens. Ceux-ci bénéficièrent d'une pratique fort élégante, aujourd'hui malheureusement abandonnée : il n'était pas rare, dans les années 1910, 20, 30 et même ultérieurement, qu'un artiste lègue un atelier, un studio, une propriété, à un salon.

Soyons clair, les salons de la Fédération historique ont un profil particulier. Ils jouissent d'une fréquentation plus importante et beaucoup insistent modérément sur la sélection des exposants ou n'en pratiquent aucune. Bien qu'ils se portent relativement bien, il n'est pas exclu, dit-on, que les deux fédérations fusionnent de nouveau pour faire face à une situation globalement difficile pour tous (voir encadré ci-dessous). Des efforts ont été entrepris en ce sens et une réunion conjointe des deux fédérations a déjà eu lieu à la DAP en 2005.

________

 

S'ajoute à ces fédérations de salons une jeune mais déjà importante Fédération des Réseaux et Associations d'Artistes Plasticiens (FRAAP) qui joue déjà un rôle relativement similaire de délégation vis-à-vis du Ministère, mais pour le compte d'autres types d'entités.

"La curiosité n'existe plus alors que tout est fait aujourd'hui pour que l'on puisse apprendre."

(extrait de la vidéo mentionnée ci-dessus)

 

Un constat terrible. Partant de là, une autre question se pose et nous pousse à ouvrir une parenthèse : qu'est-ce qui entretiendrait ce que le sociologue Alain Quémin décrivait en 2001 comme un l'hypothèse d'un "déclin progressif" de l'art en France : le public, la critique, les décisionnaires, les artistes ?

 

Les salons parisiens : c'est l'alarme !

A l'heure où la Ville de Paris semble avoir oublié nombre de salons dans la distribution de ses subventions, on peu faire un bref rappel des événements de ces dernières années :

- au cours des années 1990, le Grand Palais, très délabré, s'avère inutilisable comme espace d'exposition (comment un tel événement a-t-il pu advenir ?).

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Les travaux commencent seulement début 2003. Avant cette fermeture, Grands et jeunes comptait environ six cents exposants et douze à quinze mille visiteurs.

- l'espace Eiffel-Branly prend le relais, mais Grands et jeunes (que nous citons comme exemple parmi d'autres) passe à quatre cent cinquante exposants et le nombre de visiteurs baisse.

- l'espace Eiffel devient indisponible car M. Jacques Chirac souhaite implanter en ces lieux un Musée des Arts Premiers après avoir fermé le Musée des Arts Africains et Océaniens.

- l'espace Auteuil, nettement plus petit, prend le relais à son tour. Grands et jeunes et Réalités nouvelles sont obligés de partager les lieux qui coûtent alors 430 000 francs par locataire pour quatorze jours... Les exposants, côté Grands et jeunes, ne sont plus que deux cent dix, les visiteurs, de six à huit mille.

- mi-mars 2004 : la tente de l'espace Auteuil est finalement démontée après un suspense prolongé jusqu'en février. Réalités nouvelles et Grands et jeunes émigrent au Parc floral, les autres salons trouvent des lieux d'exposition après un travail de prospection que l'on imagine particulièrement rude.

 

Des questions cruciales se posent : les artistes accepteront-ils de se déplacer en des lieux assez mal connus du public ? Combien de salons vont disparaître avant la réouverture définitive du Grand Palais ?

Une première réouverture, dans le cadre d'un "salon des salons" (auquel certains décisionnaires refusent déjà de participer), aura lieu en 2006 avant une nouvelle fermeture pour de nouveaux travaux. La réouverture définitive (pas avant 2007) s'opèrera, on le devine, selon des conditions très différentes du passé, entraînant des évictions et des fusions forcées dont les artistes et le public pourraient aussi faire les frais sur le court terme et le long terme.

"Aujourd'hui pour les jeunes, il n’y a pas 50 000 lieux d’exposition. Il y a de moins en moins de galeries à Paris et elles ne sont pas forcément bien disposées pour le démarchage, alors il n’y a pas d’autre courroie de transmission !"

"Des milliers d’artistes n’exposeront plus jamais à Paris, qu’ils soient eux-mêmes à l’étranger, en régions ou à Paris. Ils ne seront jamais vus par les galeristes et n’exposeront jamais en galeries. Exposer à La-Trinité-les-trois-clochers, cela leur suffira-t-il pour adhérer à la Maison des Artistes ou y demeurer ?" (PGP)

Pour essayer de donner un élément de réponse à cette question très polémique, évoquons la nouvelle Biennale de Paris (20/2 - 15/3/2004) qui a tenté de promouvoir un art d'avant-garde particulièrement fragile (l'art immatériel, mais peu importe ici de quoi il s'agit), par une initiative dont Paul Ardenne dira : "Le plus intéressant, dans le projet d’Alexandre Gurita, c’est la haute probabilité de son ratage, sinon celle d’un fiasco total" !

Un mode de fonctionnement paraît transparaître, qui pourrait malencontreusement évoquer une pathologie de mater dolorosa. On se contentera cependant ici de souligner les dommages imposés par une possible complaisance au naufrage ou à la démission (voir encadré), aux artistes de toutes catégories et de tous niveaux, qui travaillent, qui inventent sans arrêt et veulent vivre. Ils ont notamment besoin de courroies de transmission, pour reprendre une expression de Patrick-Gilles Persin, et en l'occurrence, de courroies qui tiennent le coup.

AR : La carence en salons pourrait annoncer un marasme global, notamment parce qu'ils sont fréquentés non seulement par le public, mais aussi par les galeristes.
PGP : Et comment ! Et par la critique, et parfois même des mécènes. Souvent au petit bonheur la chance, mais c’est le « jeu du salon ». Le salon dans lequel vous croyez le moins peut être celui qui vous apporte le plus."

 

 

["Tu seras invité d'honneur à La-Trinité-les-trois-clochers"]

 

Revenons justement à l'ambiance réelle, maintenant, celle des salons et biennales, puisque nous disposons d'un témoignage de tout premier ordre. Patrick-Gilles Persin fait un constat que plusieurs observateurs font également aujourd'hui :

"Quand je suis arrivé en 1991 [à la présidence de Grands et jeunes d'aujourd'hui], les présidents des salons étaient artistes. Comment voulez-vous dire à un artiste « Quand même, non, je n’en veux pas, elle n’est pas bonne cette toile, cette statue, ce travail, ce que tu fais en ce moment, ce n’est pas bon ! » ? C’est impossible ! Tous les artistes se cooptent entre eux.
Alors, « Tu es au salon Grands et Jeunes ? Moi j’expose à La-Trinité-les-trois-clochers. Tu veux exposer à La-Trinité-les-trois-clochers, et bien tu m’exposes à Paris. Tu seras invité d’honneur à La-Trinité-les-trois-clochers ». L’autre dit banco, être invité d’honneur à La-Trinité-les-trois-clochers lui fait plaisir ! Alors il expose le peintre qui peint des anémones dans des pots en étain, il le fait passer. C’est ça, le copinage.
J’ai mis le holà à tout cela, dans mon salon."

ou encore :

"Il y a des « mariages » qui ne conviennent pas. Eux les trouvent normaux parce qu’ils sont dans le bain.

« Untel doit être à côté d’Untel parce qu’ils étaient ensemble chez tel professeur », ou « ils sont dans le même courant intellectuel, spirituel », mais pour l’œil, ça ne joue pas ! Toutes ces références tombent à l’eau.

Simplement quelquefois, pour deux artistes que l’on voit souvent ensemble, il suffit que l’un ait fait un tableau rose et l’autre un jaune et… vous voyez ce que je veux dire."

 

Malheureusement ou heureusement, il reste des salons où ces pratiques semblent durablement installées et "plombent" l'accrochage, travail qui nécessite un véritable savoir-faire. Certains d'entre eux sont gravement menacés dans leur existence et il ne serait pas étonnant, dit-on ici et là, que trois ou quatre disparaissent dans le courant des deux ou trois prochaines années.

Pourtant, ces manifestations sont essentielles et lorsque l'on reproche à la Fédération de rassembler trop de salons en son sein, Patrick-Gilles Persin insiste sur la nécessité de maintenir des lieux d'expositions variés, sans lesquels beaucoup ne pourraient exposer, débuter, rencontrer, etc.

 

Tant M. Persin que M. Lanoë (voir ci-dessus) insistent sur le fait qu'il serait erroné de se baser sur une représentation univoque et vraiment désuète de l'artiste, plutôt maudit et un brin révolté.

Or, tous deux signalent une possible dérive en ce sens dans différents milieux, indépendamment, d'ailleurs, semble-t-il, des positionnements politiques. Une question grave se pose au-delà : condamne-t-on l'artiste, décidément maudit, à errer de friche en squat entre deux journées de porte-à-porte auprès des galeries (voir encadré) ? Et la question latente n'est-elle pas de savoir ce que sont devenues, passant du palais à la friche, la place, la présence et la valeur que la société française veut bien accorder à l'art ?

 

 

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["Un artiste attend tout de vous"]

 

Le portrait que M. Persin peut faire de l'artiste n'a rien d'inhabituel (des intervenants de ArtRealite.com pourraient fournir des témoignages similaires) sinon par l'intensité et la lucidité. S'il n'est pas intégralement flatteur malgré certaines apparences, il n'est pas innocent et surtout, sent particulièrement le vécu. Un vécu en fait assez complexe, manifestement...

 

"On me pose souvent la question « mais comment est le rapport avec les artistes ? ».

Je réponds « Tous les soirs, je me couche en me disant "les artistes, c’est terminé", et le lendemain matin en me levant, « ah ! aujourd'hui je déjeune avec Untel, c’est bien ! ». Il faut être un peu fêlé soi-même et vraiment maso. Ah, il faut être maso parce que l’on se fait engueuler. Un artiste attend tout de vous. Il attend tout de tout le monde, c’est normal, c’est un artiste. Il n’est jamais à la bonne place, même s’il est au sommet, ce n’est encore pas la bonne place. Cela pourrait être encore mieux. Il n’est jamais le premier. Même s’il est le premier, il n’a jamais l’impression d’être le premier.
Alors il vous voit parce qu’il a quelque chose à vous demander. Si vous le faites, il est tellement important que c’est normal que vous lui rendiez ce service. Si vous ne lui rendez pas ce service, vous êtes un sacré salaud. Vous prenez nombre de coups de pied quelque part. Si vous avez compris tout cela, vous êtes tranquille.
Mais le critique d’art est une espèce protégée. Les coups de pied sont lancés, mais n'atteignent que rarement leur cible."

"Dans leurs inimitiés, dans leurs jalousies, c’est invraisemblable. Des artistes se haïssent, se jalousent alors qu’ils ne font pas la même chose, ils sont à des millions d’années-lumière l’un de l’autre, qu’est-ce que ça peut leur faire ? Exemple :

« Ah, Dupont, tu comprends, il a eu la médaille de la ville de La-Trinité-les-trois-clochers et moi qui ai exposé là-bas il y a trois ans, je n’ai pas eu de médaille.
- Mais écoute, toi, tu fais de l’art géométrique, lui fait des anémones dans un pot en étain. C’est normal que les anémones aient une médaille et non l’art géométrique, c’est tout !
- Ah mais non, c’est le contraire, justement, on a beaucoup plus de mérite, c’est beaucoup plus dur pour nous, etc. »"

On saisit mieux l'intérêt de ce savoir lorsqu'ils se traduit en problèmes concrets que doivent affronter les organisateurs de salons :

"Les Présidents de certains salons ont des comités tellement lourds, avec de telles personnalités artistiques qui se haïssent. Ils en bavent. Cela n'est parfois pas facile parce qu’ils se détestent entre eux, même s’ils s’embrassent, se tutoient, se saoulent la gueule ensemble, c’est beaucoup plus profond."

ou encore :

"Il y a énormément de gens qui passent dans un salon, qui viennent, qui achètent le catalogue et contactent les artistes directement. Là aussi, les artistes sont brutalement d’une pudeur extraordinaire : on ne sait jamais qu’ils ont vendu en atelier grâce au salon. Ou plutôt, on le sait deux ans après, trois ans après :

« C’est dur cette année, j’espère que je vendrai mon tableau.
- Écoutez, on ne l’a jamais vendu, votre tableau.
- Non, mais j’ai déjà eu des gens qui sont venus acheter à l’atelier…
- Tiens, tiens. Et quand ?
- Oh, il y a trois ans.
- Mais… vous auriez pu le dire. »"

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"Enfin il faut s’en accommoder. Mais quel passionnant métier !
Et puis il y a des gens merveilleux en quantité au milieu de tout cela."

 

Patrick-Gilles Persin est donc vraiment le contraire d'un démissionnaire. Et ce que l'on croit deviner comme l'une des récompenses que peut lui apporter son travail, c'est peut-être un souvenir, parmi d'autres, celui que Francis Bacon, qui venait de perdre dans des circonstances tragiques un ami très cher, offrit à tous en assistant contre toute attente à un vernissage qui fut l'un des plus splendides et bouleversants que l'on puisse imaginer.

Ces instants-là font partie de ces marques indélébiles, ces sentinelles du souvenir qui nous rappellent régulièrement que l'artiste ne plaisante pas et donne réellement beaucoup de lui-même. La reconnaissance, l'admiration, l'amitié viennent ou reviennent naturellement, même lorsque le contexte humain ne semble pas s'y prêter.

 

 

* Article-entretien réalisé par Emmanuel LUC

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Note sur Pierre Klossowski

 

Cet écrivain, frère de Balthus, s’attacha à une sorte de double thématique, celle de l’érotisme et du mysticisme, non étrangère aux recherches de Georges Bataille. Le livre La vocation suspendue évoque les troubles aventures sensuelles de trois personnages.

Patrick-Gilles Persin : Savez-vous que Pierre Klossowski était prêtre ?
- Tiens, non.
- C’est Marcel Moré [
voir encadré], son parrain en religion qui, au moment où il allait prononcer ses vœux, l’a convaincu de ne pas le faire et de se concentrer sur l’écriture. Klossowski écrivit ensuite un premier roman, La vocation suspendue (NRF), dont le personnage central est M. de la Montagne, qui n’est autre que Moré.

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