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Une écriture toujours un peu particulière pour
cette seconde conversation qui comme la première s'est déroulée en plusieurs
"époques". L'indentation (décalage
vers la droite) des textes indique à quelle époque se situent les
interventions. Mais la lecture peut parfaitement être linéaire.
Ce texte est destiné à évoluer, le sujet à
s'étendre. D'autres volets sont prévus. |
Intervenants :
•••
Jean-Pierre Brazs
(plasticien, écrivain)
•••
Emmanuel Luc
Note : les liens
conservent leur
couleur habituelle
sur ArtRéalité.com |
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Emmanuel :
« L'homme au chapeau noir », le cuisinier
Marc Veyrat qui a coutume de porter son
chapeau en cuisine, offre peut-être le symbole le plus affirmé d'une manière
de voir émergente. Peut-être pas étrangère à la tienne, Jean-Pierre, à celle
de quelques-uns, dans les arts plastiques, culinaires et d'autres domaines.
Dotapea
est proche aussi de cette démarche.
Le chapeau noir ou
la toque blanche, ça couvre les cheveux. L'intérêt d'une toque blanche au
XXIème siècle peut être remis en question. Pas sa fonction. Il s'agit de
comprendre le pourquoi d'une tradition, d'un héritage, de laisser ceci et
garder cela afin qu'au finale il n'y ait pas de cheveux dans la soupe et
qu'elle soit bonne, « pour qu'elle soit de toi », aurait dit Duras.
Ce nécessaire « effort
d'hériter » ne renvoie-t-il pas à la question plus globale de la
transmission du savoir et du savoir-faire ?
Jean-Pierre : Pour beaucoup, parler de transmission de savoir-faire
techniques est incongru dans le domaine de l'art contemporain plutôt ouvert
aux "nouvelles technologies" et qui conçoit autrement que par le passé la
relation entre œuvres et processus de création. Il y a en effet une
difficulté particulière à intégrer le problème des savoir-faire manuels dans
des recherches artistiques contemporaines portant sur des "faits picturaux"
qui, sans ignorer la matérialité de l'œuvre, mettent en avant protocoles et
attitudes.
Emmanuel : J'ai
l'impression – je peux me tromper, dis-moi – que tu vois cet aspect de l'art
contemporain comme une rupture obligée sur laquelle il serait temps de
revenir en partie pour démêler quelque chose. Je veux dire qu'une rupture
peut avoir été nécessaire et fructueuse là où une déshérence paraîtrait
maintenant inutile. Est-ce que ce point de vue te paraît à peu près juste ?
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La
cuisine de l'héritage |
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Jean-Pierre :
La notion de
"rupture"
a été
propre à une certaine idée de "progrès"
elle-même
attachée
aux
"avant-gardes artistiques", concept daté et aujourd'hui dépassé par celui de
"post-modernité", dépassé lui-même,
etc.
Fouiller dans la
boite à outil des idéologues
nous apporte peu de moyens pour y voir clair dans la situation d'aujourd'hui.
De toutes manières
on se rend compte qu'à chaque époque
ont cohabités des formes "anciennes" et "modernes". Ces dernières peuvent
être perçues comme
des
ruptures
volontaires
avec le
passé,
mais aussi comme des
connivences
naturelles
avec le
présent.
"Hériter" signifie pour moi circuler dans un paysage de blocs
erratiques
de savoir-faire
entraînés
par le temps jusqu'à nous.
Errer dans ce paysage c'est le lire, construire un rapport avec lui et le
transformer en continuant à le jardiner.
Un des aspects de l'art contemporain est l'éclatement
des classifications académiques qui avaient ordonné les formes et les
techniques. Cet éclatement a été précédé par l'accueil de nouvelles formes
d'art dans le giron des "arts libéraux" au fur et à mesure que de nouvelles
techniques (la photographie par exemple)
apparaissaient. On était peintre ou sculpteur. Aujourd'hui on peut
être peintre et sculpteur et
photographe et
vidéaste. De nouvelles formes d'art apparaissent: les "installations" par
exemple (qui peuvent associer plusieurs des techniques autrefois séparées)
ou les œuvres numériques qui utilisent des techniques entièrement nouvelles.
Emmanuel : L'art inuit,
bien détaché des rites depuis des milliers d'années, semble beaucoup plus
mûr. Les Peuples du Nord font des installations depuis des lustres.

Au
Vanuatu, on a utilisé aussi toutes sortes de matériaux. L'imagination de ces
artistes est impressionnante autant par les matériaux employés que par les
concepts. Leur ouverture d'esprit leur a donné une agilité mentale
exceptionnelle.
Par rapport à ces happy
fews (qui n'en sont pas : ils ne roulent pas sur l'or et sont encore peu
reconnus : qui connaît
Manasie Akpaliapik ? et pourtant elle pourrait
à mon avis être
classée parmi les grands artistes contemporains), on pourrait avoir
l'impression de trimballer notre histoire, notre héritage, comme un boulet
là où d'autres sociétés – juste quelques-unes - ont évité cet écueil depuis
longtemps. Peut-être dès le début.
Est-ce que par rapport aux
Mélanésiens que tu as rencontré Jean-Pierre lorsque tu as réalisé cette
splendide installation au centre Tjibaou de Nouméa, tu as eu ce sentiment :
nous sommes des bébés et en même temps des vieillards, on est
peut-être… disons un peu schizoïde dans notre rapport au temps.

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La
dimension de rupture |
Jean-Pierre : En un mois de
présence à Nouméa je n'ai eu forcément que de brèves, et donc
superficielles, rencontres avec des artistes kanaks dont les rapports au
temps et à l'espace sont très différents des nôtres.
Pour faire simple et donc réducteur, l'art est pour eux un moyen concret de
rendre manifeste "l'esprit des ancêtres". Il existe donc une notion de fil
continu qui va au-delà de l'idée d'héritage pur et simple puisqu'il s'agit
sans cesse d'actualiser dans sa forme quelque chose qui est persistant dans
son essence.
Ce qui est intéressant c'est que le rôle de l'artiste est en train de se
requalifier dans la zone Pacifique. L'aspect coutumier lié à une fonction
traditionnelle n'est pas abandonné mais se conjugue parfois avec des
techniques importées. Il y a certainement là un creuset où de bonnes
questions peuvent être posées.
(premier
dialogue)
La pratique artistique
fonctionne pour moi sur la recherche et la manifestation de liens. L'œuvre
dans son processus d'élaboration sédimente du temps et lui donne
consistance, mais aussi crée des liens concrets avec des lieux.
Le rapport au lieu est aujourd'hui reconsidéré, soit dans son abolition (art
numérique + web) soit dans son intégration (art in situ).
Ce constat d'ouverture et de métissage dans l'art contemporain (qui met en
jeu à la fois le rapport à la matière et le rapport au lieu) provoque trois
types de réactions.
Certains tenants de l'immatériel et de la délocalisation (ou plutôt de
l'ubiquité) ringardisent les artistes "passéistes" qui persistent à
manipuler la matière.
Emmanuel : Ca me fait un
peu rire, forcément, parce que sur Dotapea, on se sert de l'imagerie de
synthèse et de l'accessibilité du web justement pour expliquer des
phénomènes physiques.
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D'autres rapports au lieu et au temps |
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Jean-Pierre : S'inscrire
dans une "modernité" conduit souvent à réécrire l'histoire de l'art pour
présenter le nouveau comme aboutissement ou dépassement de l'ancien dans
une histoire linéaire : le progrès serait continu depuis la relation artiste-modèle-matière dans l'atelier de la Renaissance jusqu'à la
situation d'aujourd'hui faisant de "la toile" le nouvel atelier de
l'artiste et de l'immatériel son nouveau support de création.
Emmanuel : Est-ce que tu peux donner des
exemples Jean-Pierre s'il te plaît ?
Jean-Pierre : Bien sur ! Un
exemple significatif est celui d'un texte justifiant la création à
Aubervilliers dans les années 90 du siècle dernier d'un équipement (le
Métafort) dédié à l'utilisation des nouvelles technologies dans le domaine
artistique. Pour Pierre Musso, chef à l'époque de ce projet, nous entrions
dans "l'ère de la fabrication machinique de l'œuvre", ce qui le
conduisait, pour valoriser son projet, à ringardiser l'ancien atelier de
l'artiste ; "L'atelier s'identifie à la représentation : il est
organisé sur le jeu du triptyque: modèle ou référent, toile et artiste. Il
est le lieu d'une représentation artisanale. L'exploration de l'aléatoire
(..) n'est plus soumise aux tâtonnements des surréalistes ou de Pollock,
mais peut être développé grâce à l'ordinateur".
Pour la politique culturelle locale cette nouvelle vitrine se substituait
à une ancienne qui avait été la construction dans les décennies
précédentes d'ateliers destinés à accueillir des artistes manipulant la
matière, le volume et les images non virtuelles sur des supports de papier
et de toile de lin. Mais nous sommes là dans un autre débat: celui du
malentendu fondamental entre homme politique et artiste: le premier
communique alors que le second questionne.
(premier
dialogue)
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Récrire l'histoire de l'art ! |
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A l'opposé
de
la
position "moderniste", se trouvent les tenants des "techniques
traditionnelles". Ils les associent souvent aux formes du passé. Certains
n'hésitent pas à dénoncer les dérives de l'art contemporain. Ils regrettent
la perte du métier et du savoir-faire des Maîtres anciens, doutent de
l'intérêt de la liberté offerte aux artistes d'aujourd'hui.
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La
polémique actuelle à propos de la
Maison des Artistes, dont le président
[Rémy Aron ndlr] a
apporté un soutien sans ambiguïté au candidat Nicolas Sarkozy est très
significative: le soutien a-critique et démagogique à "toutes les tendances
artistiques" est assorti de violentes diatribes contre, pêle-mêle, Marcel
Duchamp, les
FRAC, et les artistes "conceptuels". L'ouverture de façade
cache donc une grave intolérance. Je pense que dans les années à venir il
faudra veiller à ne pas laisser les traditionalistes distiller leurs pensées
réactionnaires
sans
réagir.
Emmanuel : Certains de
ces soi-disant traditionalistes
sont incroyablement virulents. On reçoit sur
Dotapea – heureusement très rarement – des courriers de
ce genre de personnes, vraiment malpolies et guère crédibles dans leurs
argumentations assez bizarres au demeurant. Il suffit donc de leur répondre en quelques
mots. Parfois, ces personnes finissent par s'excuser et ça, c'est admirable
car cela suppose une certaine remise en question de soi. Mais pourquoi
commencer par l'invective ? |
Quelques précisions

... a un double rôle :
elle gère un régime particulier de Sécurité Sociale pour artistes
plasticiens et par ailleurs elle constitue une association de solidarité
et de conseil créée en 1952 ("MDA-association").
Un point important : un artiste peut
être inscrit dans le système de Sécurité Sociale sans être adhérent de
l'association. |
Il y a quelque chose
d'enfantin et de démesuré dans certaines attitudes qui portent en elles
leurs propres sanctions.
Et effectivement, il
existe un évident danger de sanction pour "l'association MDA" à l'heure où
une pléthore d'autres structures fédérées par la
FRAAP
a déjà commencé (en 2003) à prendre la relève avec un succès certain.
Ce qui me ramène à
un propos plus général introduit dans la question initiale de cette
conversation : laisser de côté la toque blanche, c'est
peut-être faire l'effort de sortir d'une sorte d'enfance. D'une certaine
sorte d'enfance qui n'aurait pas connut Grimm et son fameux miroir
magique : "Miroir, miroir en bois d'ébène, dis-moi que je suis la plus
belle".

Oui, parce que la
franchise de la réponse du miroir nous fait éternellement sortir
de l'enfance. Ce miroir qui parle, c'est la réalité recollée par la parole
de l'autre et aussi par quelque chose de plus intemporel, comme le langage,
comme l'inconscient. Que lui demande la "méchante" reine, à ce beau miroir ?
Cette reine qui tout compte fait, symboliquement, ne peut léguer que malgré
elle son héritage, à savoir sa beauté (de quoi d'autre parle ce conte ?),
car rendons-lui justice, Blanche-Neige n'est pas sa fille. Elle demande, la
reine, "Miroir, ai-je toujours mon héritage ?" Bien sûr c'est une
interprétation personnelle. Je vois là une symbolique qui s'ajoute à celle
du miroir et que je reprendrai un peu plus loin. Pour le moment, le conte de
Jakob Grimm m'est l'occasion d'introduire une hypothèse :
hériter d'une beauté comme d'un savoir ou d'une valeur et la conserver, ça
ne serait possible que si l'on consentait à la léguer. Sinon c'est
l'angoisse permanente de la perte et ça se termine par le verdict implacable
du miroir. Le legs comme petite perte pour conjurer une grande malédiction.
Dit encore autrement,
n'est-on pas
en charge, en tant qu'héritier et en tant que légataire, d'une recherche,
d'une évolution
à dimension transgénérationnelle qu'évoquait d'ailleurs Anne Varichon dans la
précédente Conversation
(lien) ?
(premier
dialogue)
Jean-Pierre :
Entre les deux
positions extrêmes se trouvent les artistes qui considèrent qu'une
technique nouvelle ne doit pas engendrer l'exclusion des techniques
existantes. Pour eux un artiste peut utiliser le patrimoine technique à sa
disposition, constitué à la fois des techniques anciennes, accumulées au fur
et à mesure des nécessités historiques, et des techniques nouvellement
apparues. On connaît de plus en plus d'artistes qui utilisent conjointement
ces techniques prétendument inconciliables.
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Du
côté traditionaliste |
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Dans ce contexte rapidement décrit comment aborder le problème de la
conservation et de la transmission des savoir-faire dans le domaine de la
peinture ?
Ma
préoccupation artistique tourne autour de l'idée que la technique picturale,
fondée sur une transformation et une manipulation de la matière, est chargée
de signification en elle-même. Je me situe donc clairement dans une pensée
et un agir qui questionnent les oeuvres du passé pour produire une picturalité
dans le monde d'aujourd'hui. La question, qui engendre des réponses sans
cesse actualisées est "qu'est ce que la peinture ?"
En puisant dans le
patrimoine des savoir-faire
on utilise des techniques picturales dont l'invention (ou le
perfectionnement) à une époque précise est liée à un besoin esthétique
particulier. Elles sont indissociables d'un contexte
économico-socio-politique. Ces techniques
une fois mises au point acquièrent une autonomie et peuvent
alors disparaître ou retrouver de nouvelles vies dans
d'autres contextes, associées à d'autres formes et à d'autres
significations.
L'exemple de "l'invention des
glacis" par les peintres flamands du XVe siècle est sur ce point tout à fait
exemplaire.
Emmanuel : On a
l'impression d'avoir à réaliser des transpositions et des synthèses sans
comprendre pourquoi cela a été si difficile à faire jusqu'à présent.
Jean-Pierre :
Il faut bien avoir à l'esprit que la peinture ne peut être
considérée simplement comme une technique matérielle. Elle réunit plusieurs
composants (des matériaux, une forme, et du sens) liés chacun à un
savoir-faire particulier. On peut même considérer un savoir-faire
"supérieur" : celui nécessaire pour réaliser une œuvre en associant ces
trois composants. Il faut donc prendre en considération, sans exclusive, les
différentes hiérarchies possibles entre ces trois savoir-faire.
En survalorisant une des composantes de la peinture on porte des jugements
tronqués sur les recherches d'aujourd'hui fonctionnant sur d'autres
hiérarchies.
Malheureusement dans le domaine pictural, en parlant de savoir-faire, on
parle le plus souvent, de façon restrictive, des techniques de
transformation de la matière pour créer des effets visuels. De ce fait on
néglige non seulement les techniques optiques très tôt utilisées pour voir
et transformer un objet, un corps ou un paysage en image (comme le montrent
les passionnantes recherches de
David
Hockney) mais aussi la production de significations.
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Une
question vieille comme le monde à laquelle on ne peut pas simplement
répondre par des "effets" |
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Emmanuel : Cela me
fait penser à Oskar Fischinger qui faisait des miracles dans les années
20-30-40, en Allemagne puis aux Etats-Unis.

Ou Hans Richter, plus
expressionniste, pionnier également. Et quelques autres. Finalement il y a
eu pas mal de pionniers à cette époque.
Pourquoi existe-t-il
des époques de pionniers ? On a l'impression – c'est un peu pareil en
sciences physiques et en sciences humaines, voire en politique – qu'il
existe des sortes de cycles assez longs et que ce n'est pas sans rapport.
Comme s'il fallait un moment pour construire ou reconstruire quelque chose.
Cela repose la question de la transmission du
savoir. Pour faire très court, certains vont trouver tout naturel d'hériter
et ne se poseront pas de questions, d'autres vont faire un « effort
d'héritage » et ce sont peut-être eux qui deviendront des pionniers, va
savoir.
Au-delà, cela fait
penser par exemple à Charlemagne et ses descendants. Cet empereur était sans
doute
plus
un très grand diplomate qu'un guerrier. C'était peut-être le véritable
initiateur de ce que l'on nomme encore la construction européenne. De Brest
à Berlin on sait ce qui est advenu de son héritage (partagé selon la
tradition franque entre ses fils Pépin, Louis et Charles).
Je veux dire qu'il y a l'effort d'hériter
d'une part, mais l'effort de léguer est aussi fondamental.
N'est-ce pas parce
qu'une moitié d'un effort global n'est pas au rendez-vous que l'on passe
d'une histoire linéaire à une histoire cyclique ?
Charlemagne et ses
enfants ne sont pas le pire exemple. Delacroix y a pensé avant nous en
illustrant magnifiquement la mort de Sardanapale : le testateur peut abolir
(dans le sang en l'occurrence) son héritage.

Cela a pu prendre une
dimension sociétale sous d'autres formes. Par exemple on retrouve par
centaines des épées volontairement tordues dans les tombes gauloises. Ca, ça
fait peut-être davantage partie d'un travail de deuil. Quoique… la
transmission écrite était interdite chez les Celtes (sauf tardivement en
Irlande).
Une personne ou une
civilisation peuvent littéralement bloquer un héritage.
C'est la moitié de la question dont on traite.
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Des
héritiers créatifs aux légataires destructeurs |
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Jean-Pierre :
Il y a en effet un danger d'immobilisme dans l'appropriation d'un héritage
sans efforts pour le faire vivre (y compris en assumant la liberté de
le critiquer et de le transformer) avant de le transmettre à nouveau.
S'il est justifié de conserver les techniques historiques en tant que
telles, il faut par contre être vigilants en ce qui concerne un premier
glissement sémantique. Il est dangereux de nommer "technique traditionnelle"
ce qu'il faudrait nommer "technique ancienne" ou bien "technique antique",
"technique médiévale" ou "technique classique". En effet tradition peut être
compris comme "manière d'agir ou de penser transmise de génération en
génération", mais aussi comme doctrine ou ensemble de "vérités
incontestables" génératrices parfois de traditionalismes intolérants. Il est
réducteur en effet d'associer la transmission de techniques picturales
anciennes à des formes picturales considérées comme modèles indépassables,
alors que la connaissance technique n'est vivante que par de continuelles
actualisations et hybridations.
Il y a bien conflits de valeurs:
"Les réticences à
l'encontre des œuvres contemporaines s'enracinent chez les spectateurs dans
la persistance de catégories aussi éculées, et totalement obsolète, que la
représentation, la ressemblance, le savoir-faire manuel, etc. Autant de
critères que l'art moderne n'a, depuis les ready-made, pourtant cessé de
mettre à mal. A l'époque des réseaux numériques, le culte de la main de
l'artiste et la référence aux formes séculaires de l'art restent vivaces.
Ce ne sont pas les matériaux traditionnels du dessin et de la peinture qui
sont incompatibles avec l'art contemporain, mais les pensées et les
sensations héritées du passé qui s'accrochent à eux. Le dessin, la gravure
et la peinture ne seront donc contemporains que dans la mesure où ils
sauront se détacher des oripeaux de l'art du passé et dépasser les habitudes
visuelles et sensibles héritées de la tradition"
André Rouillé, éditorial de ParisArt.com, 14 septembre 2006.
Emmanuel : Certes il y
a conflit de valeurs et André Rouillé a sûrement raison sur le fond mais…
sur la forme, « le culte de la main de l'artiste », « les pensées
incompatibles », « les oripeaux de l'art du passé », voilà des mots
d'un certain poids ! Et
opposer les réseaux numériques à la main de l'artiste, je trouve cela
étrange, ambigu. Je comprends la colère de l'auteur mais si elle le poussait
finalement à prôner
à son tour
le culte d'une époque au
détriment d'une autre (cf. "les oripeaux de l'art du passé"), je la
trouverais un peu décevante.
(premier
dialogue)
Jean-Pierre :
Je me répète, mais la peinture, ou plutôt ce que je préfère nommer un "fait
pictural" résulte de l'association de savoirs purement techniques liés à la
manipulation de la matière et d'une pratique picturale manipulant des
significations, c'est-à-dire, pour ce qui concerne les arts visuels, engendre
des rapports au monde par le biais d'un "faire voir".
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De
l'immobilisme... |
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Certaines
formes et pratiques du passé ont certes permis de "faire voir" le monde
d'alors, elles sont vis-à-vis du monde d'aujourd'hui des écrans, pire des
outils d'aveuglement. Ce qui ne m'empêche pas d'être ému par l'autoportrait
de Rembrandt âgé du Louvre. Une technique simple et rigoureuse permet à
Rembrandt de poser des lumières dans l'ombre et des ombres dans la lumière.
Dans un raccourci extraordinaire un peintre en se montrant quittant le
monde, crée un monde de pure peinture. Yves Klein aussi, en se jetant dans
le vide du monochrome bleu.

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... au
jet dans le vide |
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Les peintures sont conçues comme des questions et regardées comme des
réponses. Regarder a un sens. Pourtant jamais un regard ne sera totalement
partagé. Un peintre ne peut que peindre et ce qui est peint n'est pas vu :
ce qui est montré n'est que la possibilité de voir.
Et si l'important était de transmettre la capacité à voir ?
Emmanuel : L'art un peu
comme une parole dont le sens ne se révèlerait jamais totalement. Une belle
définition.
Regarder est une action.
Ca s'autorise, ça s'apprend. Regarder, lire, sentir, goûter, toucher, c'est
une partie de l'intelligence (voire même ce qui la fait selon Condillac) et
ce n'est pas acquis d'avance. Un enjeu majeur de la transmission du savoir.
Jean-Pierre :
la question du sens en effet tout est là. Si nous dépassons l'aspect matériel et
technique de la peinture comme objet et si nous nous intéressons à la
"picturalité", alors le problème de l'héritage et de la transmission se pose tout autrement.
Imaginons un peintre dont le projet ne consisterait pas à réaliser des
peintures mais à faire émerger des "faits picturaux". Considérons que la
peinture au cours des siècles s'est située (peut-être de façon cyclique)
dans le domaine de la représentation, puis de la présentation et émettons
l'hypothèse qu'elle pourrait se situer tout aussi bien dans celui de
"l'incantation". (Je mets le terme entre guillemets dans l'attente d'en
trouver un autre qui n'évoque ni magie, ni religion). L'acte pictural serait
alors un procédé propre à chaque artiste pour faire émerger, pour rendre
manifeste et visible un fait pictural appartenant à un "champ pictural". Dès
lors, toute notion de temps et d'espace étant abolie, pourraient être mis en
relation actes picturaux d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Imaginons. |
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"Les peintures sont
conçues comme des questions et regardées comme des réponses" |
A suivre |
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Communication  |
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