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1 - Vidéos

 

 

Michèle Laverdac, Marguerite Duras :

entretiens

 

 

 

Séances de peinture

 

 

 

Vidéo/installation

"L'esprit de l'ange mathématique"

 

 

 

Installation

'La transformation du même'

 

 

 

 

 

 

2 - Article

 

 

 

 

 

   

"Une peinture, si elle est assez forte, t'ingère.

Cela peut durer des heures et des ombres, et la pomme qui bouge, et cette pomme n’est pas vraiment une molécule.

C’est une forme de devenir, de feu, d’élément différent qui sort de cet être. "

 

 

Des mots qui ouvrent d'emblée sur l’irréel, typiques de l’art de Michèle. Mystères harmonieux - et mots spontanés, piochés dans la conversation - qui témoignent du caractère poétique de l’artiste elle-même. "Même la lumière de Venise, si discrètement moribonde, c’est dans sa tête.
L'imaginaire, c'est toi, Laverdac, ce n'est pas le monde extérieur", disait Marguerite Duras.

 

A ce propos, soulignons qu’il est bien difficile de trouver l’audace nécessaire à la rédaction de cet article, après les mots que Marguerite Duras, Alain Jouffroy, France Huser, Pradel, Dobbels ont su trouver pour évoquer l’œuvre de Michèle.

L’approche et la tonalité de ce texte-ci s’essayeront à la fraîcheur.

 

Intentionnellement, des extraits de notre entretien ont donc été laissés intacts car il semblait que les répétitions naturelles du langage parlé avaient du poids, les imprécisions, du sens et les imperfections, de la poésie, précisément.

 

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Se renseigner au sujet de Michèle - en vue d’une interview par exemple - c’est découvrir que des célébrités internationales de première importance l’ont entourée dès la première heure, à son arrivée dans le quartier Montparnasse. Ils étaient là, en chair et en os devant une jeune fille admirative.

 

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L’un des privilèges du journaliste consiste à pouvoir s’autoriser une question légèrement abrupte.

Au menu, donc, une question abrupte en deux volets : un tel contexte ne peut qu’influencer une carrière et une peinture encore à naître ; cet entourage était-il alors un avantage ou un inconvénient pour la nouvelle venue ?

 

Il serait plus que déplacé et fort injuste, univoque, de parler d’inconvénient : parmi les peintres, sculpteurs, poètes, écrivains, philosophes, et musiciens qui l’entouraient certains ont considérablement aidé Michèle, notamment dans l’apprentissage de la peinture. Les mots de l’artiste sont parlants : « J’ai une certaine culture sauvage, j’ai été entourée ». Mauvaise élève en classe, elle a pu parler directement avec les auteurs qu’en principe elle aurait dû étudier.

 

Elle est arrivée dans un Montparnasse presque intact et toujours riche de contrastes (voir Note 1), tout à la fin d’un siècle au rayonnement international où la qualité culturelle et intellectuelle semble parvenue à son apogée, avec les défis que cela peut impliquer pour une toute jeune fille qui, simplement, fait son entrée et veut faire sa vie.

Cet environnement plaçait bien haut la barre des exigences. Combien d’étudiants en littérature ou de journalistes trembleraient aujourd'hui à l’idée d’une simple rencontre, même informelle, avec Marguerite Duras ?

 

La réputation certes flatteuse d'une sorte de « seconde (2) égérie de Montparnasse » (la première ne peut absolument pas être négligée sous prétexte qu'elle pratiquait un tout autre métier), "charmante inaccessible" quoique sympathique et émouvante, peut imposer à l'esprit un autre aspect de sa situation : voyait-on en elle une peintre ? Pas toujours, semble-t-il : « J’étais Michèle de Montparnasse. Et puis je les écoutais beaucoup. Mais j’avais du mal à m’imposer comme peintre, parce que j’étais une jolie femme. J’ai énormément souffert de cela. »

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A Montparnasse comme ailleurs, combien d’hommes peintres reconnus pour une femme peintre reconnue ?

Avec la beauté en plus, gagner une reconnaissance ou même être simplement considérée en tant que peintre est certainement encore plus difficile…

 

Si l’on ajoute à ces difficultés celles que devaient forcément représenter les ombres intergalactiques des sommités culturelles évoquées ci-dessus, il est possible de se faire une idée de la problématique rencontrée par Michèle pendant une longue étape de son parcours professionnel, longue étape dont elle est sortie par un travail artistique acharné et passionnel, « une ascèse », dit-elle.

 

« A vingt-huit ans, je m’échappe, je vois la nature et je ne vois plus Montparnasse du tout et je me mets à peindre obsessionnellement. »

« Cela a eu tellement de conséquences sur ma vie, cet itinéraire de femme peintre ! »

 

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Une passion :

« J’en parlerais d’une façon étrange, parce que si j’avais pu m’empêcher cette passion de peindre, je me la serais interdite. La peinture m’a brûlée, oui. J’ai tellement peint que j’ai l’impression d’avoir été dévorée par la peinture. La passion a été dévoratrice. »

 

Michèle relevait un défi qu’elle s’était imposée et qui se traduisait par une obligation presque compulsive que beaucoup de peintres désignent, c’est vrai, comme « passion » ou « besoin ». La dévoration qu'elle évoque est peut-être moins due à cette passion qu'aux errements sociétaux.

 

 

Mais venons en au sujet, la peinture de Michèle Laverdac. Que met-elle en œuvre l'artiste ?

- Un très savant jeu de transparence. De superbes glacis à la manière flamande en seize ou dix-sept couches qui, fraîches, doivent sentir bon le baume de térébenthine de Venise. Mais tout l’espace pictural n’est pas toujours transparent.

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- Un « jeu de masques » parfois étonnant : certains êtres que l’artiste met en scène dans ses tableaux brillent tellement que leur propre lumière les opacifie, les cache. D’autres sont déformés ou « enrobés », comme sortant de l’état cellulaire ou y retournant. La comparaison avec Bacon (qu’elle a parfois entendue) ne résiste guère au-delà du premier regard. Les discours picturaux sont totalement différents et la technique aussi, sans parler de la composition.

« Il y a un mélange toujours, une conjonction, une complémentarité des contraires. Silence, bruit, lumières, ténèbres, obscurité à la limite d’une grande angoisse.

- Dans les objets opaques ?

- Tout à fait. »

 

- Un jeu brûlant. Depuis quelques années, alors que son art s’épanouit, les teintes chaudes, très subtiles, prédominent. « Le brûlé, c’est la toile qui est en train de bouger toute seule. Il y a l’idée du mouvement dans le feu ». Oui, et c’est comme une « épreuve du feu » : soumis à une atmosphère vénusienne, des êtres se calcinent, d’autres deviennent émail, d’autres encore se subliment en buées ou vapeurs que l’on imagine tantôt subtilement parfumées, florales ou fragrances d’une cuisine merveilleuse, tantôt haleines volcaniques, fer vaporisé, ou, paradoxalement, air givré du Grand Nord. Certainement - et nous y reviendrons -, pour Michèle, en chaque chose il y a son contraire.

 

La chaleur des tons joue étrangement le rôle d’atténuateur de ce qui pouvait sembler trop radical dans les œuvres du passé.

- Un jeu de distanciation. Le tableau ou le groupe apportent une sensation de recul parfois suggérée par une série de plans, une juxtaposition d’images séparées ou encore par la composition même. Les travaux actuels n’ont plus le caractère parfois vraiment inquiétant des œuvres du passé. La force est devenue puissance.

 

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- Un jeu des contraires. Michèle ose juxtaposer brillance et matité extrême, ce qui constitue un réel défi en peinture, sans parler des juxtapositions de zones craquelées, arrachées, empâtées et de contours ou de coulures nettes, sfumatos, aplats transitionnels, morceaux de tissus, etc. Mais ce ne sont que quelques exemple parmi d’autres de ce jeu des contraires qui est maître d’œuvre en sa peinture. Bien souvent, elle convoque ce type d’oppositions binaires tendant vers l’Un. D’ailleurs, le visible et l’un-visible, condensés en « L’un-visible », est le titre de l’une de ses plus récentes séries.
Peut-être, oui, peut-être, cet art savant tourne-t-il autour d'une aporie qu'il prend à la source et n'épuise jamais.

 

Nous voyons dans sa peinture des opposés, des forces pures qui entrent sans hésitation dans le bal de la complexité et prennent toutes les formes : masquées, calcinées, brutes, très présentes ou transparentes, émouvantes.

Les entrelacs d’opposés dans tous les domaines possibles, y compris le réel et l’irréel ou l’intérieur et l’extérieur, comme chez Marguerite Duras (« son univers et le mien n’étaient pas sans relations »), décrivent une invariance sur laquelle son travail s’appuie. Une invariance exceptionnelle, presque magique, dont l'objectif pourrait être d'appeler à une réaction. L’harmonie binaire naît, mais après détours et magies.

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Michèle crée une sorte de charme et son travail pose la question de l'emprise de l'artiste sur le public.

« L’emprise ? Oui, c’est vrai. Enfin l’emprise, non, mais l’envoûtement, oui. Je travaille toujours dans l’idée du mirage de l’envoûtement.

- Un aspect séduisant ou envoûtant, cela se sent.

- Ah je suis très obsédée par ça. Et même si l'on n’aime pas, c’est toujours un mirage. »

Les mots d’Alain Jouffroy sont tout aussi parlants : « Dépassant le concept de beauté, elle la rend d’autant plus manifeste qu’elle la traverse, comme on traverse un gué. » De fait, dépassant ledit concept, l'emprise demeure et c'est peut-être en cela que consiste le charme.

 

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Qu’est-ce que la peinture pour Michèle ?

« La peinture, c’est avant tout un dialogue entre deux imaginaires. »

« L’autre. Tu vois l’anneau de Mœbius ? »

« Si tu aimes une toile, alors deux âmes correspondent. »

« Un sorte de labyrinthe dans lequel plus l’autre va regarder, plus il va découvrir un monde, comme dans un rêve. Comme Narcisse. »

 

 

Lorsqu’elle évoque son travail, utilise souvent le verbe « déjouer ». Déjouer semble aussi un jeu. A minima un jeu d’atelier - atelier, lieu labyrinthique -, c’est à dire un jeu puissant dont l’adversaire – et le complice - est la multitude que l'on peut trouver en soi : « Sur la toile, je m’oblige à me surprendre moi-même, de sorte que mon moteur soit celui de l’inconnu ».

Michèle, sortant à peine de l’adolescence et décidant de devenir peintre dans un Montparnasse plus que brillant, éblouissant, se lançait un énorme défi dont il fallait déjouer les pièges.

 

Jouer et déjouer, c’est dans sa manière d’être, mais aussi dans sa manière de faire : c’est ce par quoi elle établit une emprise sur le réel et sur nous, l’outil par lequel elle nous touche, par lequel elle parvient à remporter les défis qu’elle s’impose et que la société impose également. A travers un dialogue avec soi non médiatisé par le langage, que connaissent beaucoup d'artistes, on sent une quête d'harmonie particulière. C’est en cela que l’on peut mesurer à quel point la trajectoire professionnelle de Michèle ressemble à sa peinture.

« Je casse le jeu sans cesse, tu vois ?

- Est-ce qu’il y a quand même une recherche d’harmonie ?

- Ah énorme ! Je cherche l’harmonie dans la dissymétrie, ce qui est très difficile. »

Une très belle femme qui a eu le tort – d’avoir raison - de vouloir faire son chemin et d’être peintre, cherchait naturellement l'harmonie dans un élément somme toute difficile où la question de l'union débordait très probablement sur la préoccupation de la médiatisation.

 

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« La spiritualité est importante pour moi, la critique me l’a souvent reproché. »

Certainement, il y a là un problème. Peut-être la production matérielle doit-elle cependant primer. Ce qui impliquerait de distinguer l'oeuvre du discours et même du parcours.

 

Avec un peu de recul et un éclairage sur la trajectoire professionnelle de Michèle, par conséquent sur sa vie, voit-on quelque chose d’étonnant à ce que la spiritualité fût importante pour elle ? Quelle autre voie qu'une magie ?

Pourtant, la pensée aux accents taoïstes – peut-être pas si spiritualistes que l’on ne croit - qu’elle met en œuvre et en scène n’est pas à mille lieues d’une autre pensée qui manipule le Pour-soi et l’En-soi, que l'on évoquera brièvement ainsi : « (…) le Pour-soi apparaît comme une menue néantisation qui prend son origine au sein de l’Être ; et il suffit de cette néantisation pour qu’un bouleversement total arrive à l’En-soi. Ce bouleversement, c’est le monde. » (Note 3) Cette conception, comme l’egkilis d’Epicure, ainsi que le Tao sont apparentables, partiellement ou totalement, à des matérialismes. Et toutes trois font référence à une forme de complémentarité et de mouvement, fondant le monde.

Au fond, ce qui semble surtout intéresser Michèle, c’est « l’idée du taoïsme : la seule chose qui soit permanente en ce monde, c’est l’impermanence, la transformation, le mouvement. »

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« On m’a reproché cette peinture “ peinte ”, avec ses lumières, pensée, réfléchie, méditative, qui subissait une sorte d’interdit.

 - Un travail à contre-courant, pourtant situé autant à l’opposé du peintre du dimanche qui lèche ses toiles que d’une peinture idéologiquement conservatrice ou globalement rigide.

 - Exactement. La technique est complètement liée à l’esprit du peintre. Le geste du corps est le geste de la pensée. »

 

 

 

 

 

La peinture de Michèle doit être vue, elle y est vouée. Par sa complexité, son harmonie, ses dissonances et son authenticité, elle inspire. Elle inspira réellement Marguerite Duras et continue à inspirer des personnalités moins publiques, ici et là sur notre planète.

 

Les illustrations de cet article ne peuvent avoir l’impact des tableaux réels, de grands formats pour la plupart, qui doivent absolument être contemplés directement, notamment parce que brillance et matière ne peuvent être rendues convenablement sur un écran.

 

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Michèle Laverdac

 

Paris

 

 

Pour toute prise de contact, nous écrire

   

 

 

Sur le réseau

 

Signalons un article de Marguerite Duras consacré à Michèle : laverdac.free.fr/html/frame.htm.

 

A découvrir également, le tout nouveau site des éditions Benoît Jacob, benoitjacob-editions.fr. La section Galeries contient une belle série de photos consacrée aux "fenêtres de Neauphles", point de départ de la conception de plusieurs tableaux.

 

 

 

Article réalisé par Emmanuel LUC

ArtRéalité.com © 2004, 2005 Tous droits réservés

 

 

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Note 1

 

Quelquefois, parmi les mots de Michèle, transparaît un léger accent des quartiers chics, lié selon elle à des pérégrinations scolaires dans le XVIème, « d’où le côté que j’ai toujours, un peu bourge, dont je tire des complexes. »

Alors on la sent profondément Parnassienne. En effet, la bonne fortune et l’identité de ce quartier semblent tenir pour une bonne part, précisément, à la juxtaposition serrée de milieux sociaux hétérogènes qui apprirent à vivre ensemble à partir du XIXème siècle.

 

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Montparnasse semble avoir été une réussite démocratique bien réelle et, probablement, supplanta pour cette raison Montmartre et la rive droite, alors beaucoup plus clivés. A Montparnasse, « l’accent bourge » est (a été ?) une différence parmi d’autres. L’habitude séculaire a joué.

Essayons de donner un point de vue en perspective.

Les bals, la Closerie, les cabarets du XIXème siècle, puis les cafés du XXème sont des lieux où toutes les populations et tous les peuples se rencontrent. Cela se retrouve dans les trajectoires de célébrités et d’autres figures moins connues de ce quartier. Par exemple, Gauguin, qui doit beaucoup au secours de la crémière de la rue de Chevreuse, nous quitte peu avant l’arrivée de Lénine qui, en habitué de La Rotonde, côtoie la bourgeoisie catholique de Notre-Dame des Champs, lieu où vivra Jacques Lacan qui y installera l’École de la cause freudienne.

Un ouvrage superbe et très bien documenté évoque cette juxtaposition autour du portrait d’une autre égérie de Montparnasse :

Kiki et Montparnasse,

Billy Klüver, Julie Martin,

Flammarion, Paris, août 89.

 

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Note 2

 

« Seconde » car il ne faut pas oublier celle qui l’a précédée dans un rôle d’ailleurs substantiellement différent : Kiki, une toute autre personnalité. Voir ci-dessus Note 1.

 

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Note 3

 

L’être et le néant, Jean-Paul Sartre, 1943, Gallimard, Paris, 1980, p. 682.

 

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Note technique

 

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