Konrad Loder : Je travaille avec des analogies.
[On retrouve partout dans mon travail] cette interactivité, ces systèmes dynamiques, fractals, chaotiques. Dans mes recherches en botanique, je trouve des systèmes que je pourrais appliquer, peut-être, dans une sculpture.
[C'est] ce qu'on fait en informatique : un processus de reproduction, une itération. On a un petit calcul, ça se répète, ça se répète et après, on a une forme, une structure.

Par exemple ici j'ai commencé avec un processus assez banal. J'ai plié le fil de fer, je l'ai lié. J'ai cherché les possibilités [de] lier les fils de fer entre chaque noeud, et après, un système s'installe assez naturellement. C'est une croissance, ça pousse, c'est presque automatique. C'est mélangé entre aléatoire et modulaire.
Il y a un développement où j'ai très peu de possibilités après pour intervenir.
Moi, cela m'intéresse comment ça pousse, comment les effets visuels se développent. On n'a pas tout de suite un résultat, c'est naturel, chaque jour il y a quelques crochets en plus et avec le temps on arrive à comprendre. Il y a quelque chose qui s'est développé doucement.

C'est presque une anarchie si vous voulez. Une certaine anarchie entre les différents acteurs. Dans la nature, il n'y a rien de perdu. Les déchets sont utilisés pour faire pousser autre chose. C'est aussi un principe que j'adore dans mon travail d'artiste.
L'économie de projet, c'est vraiment un principe qui s'est installé dans ma façon de produire.
[Bier]

C'est lié aux capsules de Kronenbourg. C'est une oeuvre que j'ai créée avec ma propre consommation. D'une part ça fait peur de voir toutes ces bouteilles-là, d'un autre côté on est dans une réalité. Une vraie réalité.
Je l'ai fait pour avoir un petit souvenir pour créer la mémoire, pour créer une oeuvre qui s'inscrit dans le temps. Dans le temps où j'ai créé...
Claude Spielmann : Dans votre temps.
KL : Dans mon temps personnel.
D'un côté on est confronté avec un travail très personnel, mais pour les spectateurs bien sûr c'est une chose neutre. C'est une spirale, encore une structure que l'on retrouve partout dans la nature. Une structure flexible. On peut l'adapter à un processus, un projet. C'est un vrai outil de travail.
Ca se retrouve comme structure végétale. Comme une éponge qui se développe doucement.
[Les cailloux]

Les cailloux, ce sont mes promenades à la plage. On commence avec une chose banale qui se développe après dans un vrai processus. C'est un peu ma recherche, mon approche avec la nature.
Il y a de petites règles du jeu. Une itération, une répétition d'un élément. On fait une copie, encore une copie, on déplace un peu et tout de suite il y a croissance d'une structure.Ce qui m'intéresse, ce sont les structures, les processus, plus que la matière même.
[C'est] être attentif sur un petit ver de terre qui va donner une idée sur un mouvement, sur un projet multimédia.
[Les petits pots]

C'était très évident de rincer la couleur d'un bout à l'autre. Pour moi, c'était beaucoup plus évident que de peindre des tableaux comme plein d'artistes le font. J'ai découvert un certain plaisir de mélanger la couleur, la verser d'un pot à l'autre et multiplier mes petits pots de peinture. C'est devenu des pixels. Neuf cents éléments. A cette époque-là c'était une petite icône de Botticelli, la tête de Vénus.
Si je mets tous ces pots de peinture au mur ou par terre, si on a le recul on aura le petit pictogramme de Botticelli.

Le seul problème, dans les salles d'exposition on a rarement un recul de deux cents mètres. Tout de suite on retombe dans l'informatique parce que en informatique il n'y a pas d'échelle. Facilement, on bascule entre le petit et le grand, le microcosme et la globalité. C'est ce qui m'intéresse, cet aller-retour entre le petit et le grand.
[Dans le cas des pots] c'est réduit sur quelque chose de tellement formel mais avec le recul on a quelque chose qui s'installe quand même.
[L'aspirateur]
J'ai peint, presque chaque jour, mon aspirateur. Un acte plutôt bizarre, plutôt absurde. Avec chaque couche, la forme change un tout petit peu. Après une centaine de couches, il a changé.

Ca, c'est juste un début, il y a peut-être une centaine de couche, mais après des milliers, j'aurai une sorte de forme bizarre avec quelque chose à l'intérieur.
Je l'ai peint couche par couche. On déborde toujours un tout petit peu et après, vous voyez, avec la peinture, comme ça, la silhouette, le contour [parvient à devenir] fractal.

Ce processus naturel pour montrer un processus qui est éminent à l'intérieur d'un système.Maintenant ici il y a une forme qui s'installe où je suis seulement responsable, avec ma couche, naïvement [appliquée] chaque jour. Un peu la même histoire, en un peu plus rapide, qu'entre les stalactites et les stalagmites. Pour moi, c'est toujours un aller-retour, et après, dans la contemplation, l'intérieur.
[Nature et analogies]

Ce sont juste des tiges [que je plongeais dans] mon pot de peinture. Après, je rangeais et je suis arrivé, dans ma recherche en informatique, sur des structures très très basiques, des machines cellulaires.

Chaque élément est lié avec son voisin. Si je tire sur cette structure, sur ce damier, maintenant, avec toutes ces tiges, chaque deuxième, c'est-à-dire toute cette rangée-là va tomber et visuellement, on aura des bandes.
Ca m'intéresse comme processus. Ce sont des choses naturelles. Je me demandais, à la plage, puisque nous parlions des cailloux, … Il y a des moules avec des formes géométriques au-dessus, comment cela arrive ?
Les chercheurs, finalement, avaient un peu cette démarche-là. C'est juste une analogie.
C'est pareil, il y a plusieurs histoires dedans.
[C'est d'un côté] banaliser un peu l'acte artistique, mais d'un autre côté on ne peut pas éviter, on produit quelque chose.
Avec les vrais pots de peinture, je mélange la couleur, et après, ça se ferme. C'est-à-dire que ici, maintenant, on est dans le corps humain. Je le montre avec un acte plutôt banal, ordinaire. Ce qui m'intéresse comme artiste, c'est sensibiliser les gens sur la banalité pour aller un peu plus loin.
CS : L'envers de la banalité.

KL : Ici on a les petits champignons qui poussent dans mon atelier et qui se ferment doucement. Chaque jour normalement je fais une ou deux couches. Après j'utilise ces images-là pour faire autre chose.
[En vélo l'absurde]

Entre ma maison et mon atelier, en vélo, je tombe sur ces appareils et je coupe les câbles. Encore quelque chose d'absurde, quelqu'un qui coupe dans la rue les câbles des aspirateurs qu'on n'utilise plus. C'est bizarre si on le fait systématiquement. Ca m'intéresse parce que c'est un travail de réseau, une analogie, l'énergie, etc., et après j'accroche ces éléments avec la prise en haut, je les lie, et on ne peut presque pas éviter de faire une spirale.
Des câbles sont plus longs et comme ça la tête est plus rapide qu'en bas. Comme ça, une structure s'installe plutôt naturellement.
[Dessin]

Dans le dessin je reprends [ce principe]. C'est complètement abstrait mais il y a ces structures.
[Rien n'est perdu, la cabane]
Rien n'est perdu. Je me retrouve chaque semaine avec plein de clous dans mon poêle. Je les récupère et je les garde.
Ca, c'était la première année, le premier hiver, ça le deuxième et ça le troisième qui s'installe là-bas dans l'atelier.Tout va revenir dans une autre forme. On pourrait aller vers la philosophie mais c'est pas mon métier. Pour moi, c'est un peu juste cette création de mémoire.
Toute cette cabane est faite avec des matériaux de récupération très basiques.
J'ai un niveau là-bas, un niveau là-bas et un encore plus haut [la cabane de Konrad Loder est étagée sur plusieurs plans], où je peux m'installer pour observer aussi, pour changer la perspective.
C'est aussi quelque chose qui m'intéresse. En informatique, on n'a pas de gravité. Je stocke mes affaires sous le plafond. D'un côté c'est très pratique, mais c'est aussi comme travailler sur un écran, il n'y a pas un haut et un bas, on peut tout changer facilement.
Cette idée m'intéresse aussi pour ma vie quotidienne, pour mon installation ici. Il y a un microcosme avec plein de petites vies qui se développent en permanence.

Un plafond de la « cabane »
Pour moi, la créativité c'est faire le lien. Les liens entre les choses, qui ne sont pas évidents au premier plan, pour arriver sur une certaine profondeur.
Le travail d'un créateur, c'est quelque chose qui bouge en permanence.
[Ranger c'est connaître]

Bien sûr il y a plusieurs aspects pour ranger quelque chose. Je peux ranger les choses par la taille, par le poids, peut-être, ce serait une idée. Les artistes ont souvent des propositions plus absurdes et créatives qui donnent des solutions peut-être autres que celles des chercheurs.
Toute cette structure-là, c'est mon fonds.
Dans chaque boîte il y a une sculpture, un objet qui revient sur mon site internet. C'est un outil de travail et en même temps, c'est le disque dur en bois contre-plaqué, pour moi, c'est la boîte dans la boîte dans la boîte...

Au 1er sous-sol
Des systèmes pareils. Des structures très lourdes, il y a toujours une sculpture à l'intérieur. Je les ai juste stockés ici un peu comme ma mémoire, presque comme un outil de travail pour moi.

CS : Comme un outil de travail, c'est-à-dire que vous allez le réutiliser ? Comment dire... Vous allez y voir de temps en temps ?
KL : Oui, de temps en temps je regarde à l'intérieur et j'utilise ces structures-là maintenant pour les montrer un peu autrement.
Vous avez toujours les mêmes éléments. Le changement d'échelle, …
Encore une scolopendre, une structure en hivernage. Je la stocke ici mais pareil, c'est un dessin en 3D qui va se développer chaque fois de manière différente selon comment on accroche.

C'est un peu chaotique ici. Le seul problème si on travaille comme ça... je suis obligé de travailler 90% de mon temps comme mon propre assistant, comme concierge pour ranger les choses, pour mettre tout en ordre parce que sinon on tombe dans le chaos complet.
CL : Alors ça, c'est parasitaire par rapport à votre travail ou ça rentre dans le processus ?
KL : J'essaye que ça rentre, mais c'est un travail qui est un peu gênant, qui évite d'aller plus loin sur un autre plan. Mais voilà, c'est comme ça, c'est aussi un principe de mon travail, je fais tout moi-même. Comme je vous montrais avec les capsules, je fabrique les choses moi-même. Ça passe par mon poêle (les clous), ça passe sur la route par mon vélo, ça passe par mon ordinateur et ma connaissance.
[Melancholia et recyclage]
Des éléments que je trouvais loupés. Je les ai accumulés, je les ai refaits, et peut-être un jour je vais trouver le moyen pour continuer. Peut-être cette structure banale, rouillée, va-t-elle se retrouver dans un autre vêtement, dans une autre peau complètement différente. Mais ce qui m'intéresse, c'est ce qui est sous la peau.

C'est moche, mais ça me donne l'énergie ou l'idée de ne pas laisser comme ça, de le changer.
CS : Comme un reproche, comme un appel, quoi ?
KL : Oui, c'est ça. Pour moi c'est presque la Melancholia de Dührer.
[Interactivité avec le lieu]

CS : Là, c'est les enfers. Ou on arrive au paradis, ça n'en finit pas !
KL : Avec mon site internet, j'ai tous les outils maintenant pour jouer avec ces idées-là.
CS : C'est vous qui avez organisé cet espace comme ça ?
KL : C'est lié avec l'architecture d'abord. Et après il y a des processus naturels qui s'installent. Cette interactivité avec le lieu, c'est ce que je mets en sujet.
[Pouvoir le faire]
Ce qui est important pour moi si je peins, chaque fois, si c'est sec et si je repeins, ici juste des bols, des objets, c'est un certain plaisir.
Ça, c'est important, que l'on ne perde pas son plaisir en travaillant.
CS : C'est le plaisir du geste ?
KL : Du geste, d'avoir la possibilité de faire ça. Voilà, c'est d'une certaine naïveté qu'il faut garder. Qu'on perd souvent si on est vraiment dans la production.

Fin de la visite - Retrouvez Konrad Loder sur son site-atelier ici.
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(1) La carpe et le lapin, introduction à l'expo virtuelle/réelle Walesgal 2008.
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