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Marcher en ce début novembre à Québec : il fait
déjà froid. Un froid qui vous saisit au sortir de la voiture. Il n’y a pas de
neige mais déjà les oreilles piquent, les doigts se réfugient dans les poches
d’un manteau, qui, ici à Paris, serait encore resté dans le placard.
Il n’y a
pas de neige mais les rues sont pratiquement vides. Les voitures ne se
rencontrent que sur les grands axes. La rue Saint-Louis, pourtant centrale,
accueille, avec curiosité, un promeneur qui se dirige résolument au numéro 39 de
cette rue. Passe une femme
qui ne lui jette qu’un regard furtif et de biais. Dirais-je un regard glacé ?
Pas tout à fait, mais plutôt un regard qui annonce la glace. Un regard qui,
identifiant l’étranger, lui lancerait des mises en garde en vue de ce qui
s’annonce : la neige. L’étranger bien sûr ne sait rien de la neige. Il ne
connaît que celle qui fond, à peine tombée, sur le trottoir parisien. Ou celle,
policée, qui s’étale sous les skis des vacanciers ravis de glisser dessus avant
de boire un vin chaud à la cannelle.

L’étranger, à Québec en ce début novembre n’imagine pas cette neige-là. Il
n’imagine rien d’ailleurs, il subit ce froid soudain, plus vif qu’à Montréal, et
se sent moins écrasé que capturé par ce ciel de plomb et cette lumière de
crépuscule dès quatorze heures.
Il n’imagine rien mais il sait. Il sait que plus haut,
encore plus au Nord, bien plus au Nord, il n’y a rien d’autre à voir que la
neige, celle du Labrador, de la Baie d’Hudson, des régions Nunavik, Kivalliq,
Kitikmeot, Inuivialuit ou encore celle de l’île de Baffin. Que s’il était bien
plus au Nord, il ne verrait rien d’autre que cette couche blanche, uniforme
recouvrant tout. Et il ne peut imaginer que les Inuits qui vivent là-bas
identifieraient bien d’autres choses et par exemple de nombreuses sortes de neige,
et qu’ils ont de multiples façons de la dénommer et donc – mais c’est une
supposition – de s’y adapter.
Cette simple constatation permet-elle de dire qu’il s’agit d’une civilisation de
la neige, voire d’une culture de la neige ? Les Inuits, qu’en savons-nous. Il
existe des ouvrages éclairants, notamment à l’université de Laval, des études
indispensables pour tenter de comprendre ce peuple, cette civilisation étrange,
il faut bien le dire, à plusieurs titres.
Il s’est ouvert, au Québec et ailleurs, des galeries qui exposent l’art inuit,
si difficile à caractériser lorsque l'on ne connaît rien de l’histoire de ce
peuple, un art avec lequel s’établit un rapport étrange. Les catégories du beau
et pas beau sont ici insuffisantes pour en saisir l’intérêt et la richesse. Et
soudain, parler d’art inuit devient intimidant. Si Monet, Rodin ou Bacon
produisent bien des œuvres d’art, le mot devient ici insolite ou plutôt
étranger. Il faudrait inventer un autre mot, se dit précisément l’étranger qui
s’est rendu avec une certaine appréhension au Musée d’Art inuit, 39 rue
Saint-Louis à Québec, à deux pas du château Frontenac, cet énorme monument
kitsch, anachronique, qui abrite un hôtel digne d’un roman du siècle dernier.

L’art inuit pose directement la question banale bien que fondamentale :
qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce que cet art absolument incompréhensible s’il est
déconnecté de l’histoire du peuple inuit et de son évolution ? Précisément,
l’intérêt du musée Brousseau à Québec est d’exposer des œuvres qui illustrent
cette histoire dans sa dimension culturelle.
Mais il ne s’agit pas ici de retracer toute cette histoire.
Des spécialistes l’ont fait, des textes existent, ne serait-ce que sur internet
(voir liens).
L’étranger, en sa naïveté, n’a pas d’autre ambition que de transcrire quelques
impressions où sa curiosité déjà ancienne, a une nouvelle fois conduit ses pas.
Il y a plus de dix ans, il était allé dans une galerie –
ce n’était pas encore un musée – rue Saint-Louis à Québec et il y avait vu des
choses étonnantes nommées statues inuit. Déjà sa surprise fut grande. Déjà le
mot saisissant s’était imposé à la place de beau. Une vie autre animait
les personnages, les animaux. Innocemment, il avait pensé aux statues de saints
ou de vierges vues dans différentes petites églises romanes. Plus précisément,
il avait pensé à ces quelques chapelles quasiment nues et désertes, peuplées
seulement d’une ou deux de ces statues. Elles lui avaient toujours évoqué une
scansion dans le déroulement du temps : elles indiquaient un avant de leur
existence, une suite probable et un temps de suspens pour prendre la mesure de
ce déroulement. Pas d’arrêt mais une scansion, j’insiste. Donc rien de figé ou
de fixé, rien de la mort, rien non plus de l’« espérance » chrétienne ou autre.
Elles engageaient l’étranger d’alors dans un monde intérieur bien plus profond
et agité en quelque sorte.

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Art inuit actuel :
exposition Brousseau
Paris et Toulouse
"Un art contemporain vieux de
5 000 ans" a été accessible au public francilien du 4/12/04 au 30/3/05
au Musée de l'Homme.
A entendre M. Raymond Brousseau, cofondateur,
avec Mme Lyse Brousseau, du musée le mieux doté au monde dans le domaine de
l'art inuit du Nord-est américain, le public européen est particulièrement
réceptif à cette expression artistique. Il faut dire que pour lui, elle est
pratiquement une découverte - et de taille.
Les
expositions sont des succès qui se suivent depuis quelques années sur le vieux continent.
La permanence, c'est bien ce qui caractérise cet art. Ces hommes et ces femmes (nombreuses parmi les artistes
polaires depuis bien plus longtemps qu'en Europe) ont acquis depuis les
débuts un précieux privilège : la liberté. Les installations artistiques, la
démarche parfois puissamment conceptuelle, les déformations raisonnées ou
déraisonnables et l'utilisation géniale du matériau, ils l'ont depuis le
début (cf.
le merveilleux site du Musée Brousseau et
celui, tout aussi excellent, de l'AINC). A tel point que l'on se demande si, comme certains le disent à tort, "les Inuits
en sont
restés au néolithique" ou bien plutôt, plus vraisemblablement, si nous, autres peuples, n'avons pas
encore un pied dans le paléolithique ! Ce n'est pas une simple boutade : la mise en
perspective est bouleversante.
De quoi acquérir, en passant, une forte
distanciation vis à vis du vieux refrain mélancolique hégélien "l'art est
mort", car s'il y a permanence, il n'y a pas stagnation, ce qui est la clé
d'une conception qu'il nous reste à découvrir.
M. Brousseau nous présente autre chose
que des oeuvres anonymes : des artistes contemporains innovateurs. Pour lui, ces
créateurs - présentés séparément - doivent évoluer librement, être eux-mêmes
parce que c'est le sens de l'art inuit : "On ne peut pas tout arrêter et
faire de l’Arctique un musée. Nous y sommes très sensibles. Pour un artiste
donné, on se pose parfois la question « mais que se passe-t-il ? Il ne
faisait pas du tout le même genre d’oeuvres auparavant ! » Mais il faut le
permettre."
Les Inuits ont certainement laissé s'exprimer
ce qui en nous est intemporel. Peut-être pour une raison frappante : comme
l'explique M. Brousseau, si leur art emprunte souvent ses thèmes au
chamanisme ("toujours là, sous la banquise"),
il est totalement détaché du rituel et les artistes inuits "ne
prennent pas de commandes", "l'artiste fait ce qu'il veut quand il
veut".
En cela, leur histoire artistique diffère
radicalement des autres, où l'artiste - longtemps assimilé à l'artisan -
était et est encore bien souvent soucieux de plaire au commanditaire ou de
se conformer à des formes, thèmes et usages rituels ou assimilés.
Le résultat : une maturité et une virtuosité
de très haut vol, vertigineuse, même, quand on considère le petit nombre
d'habitants de cette très vaste contrée (45 000 au Nunavut).
Un pays où l'on prend tellement l'art au sérieux mérite
que l'on prenne le temps de découvrir ses productions. Une leçon
intemporelle d'art contemporain
E.L.
INUIT
L'exposition a eu lieu du
4/12/04 au 30/3/05
au Musée de l'Homme, Trocadéro, Paris XVIème
et d'avril à août 2005 au
Musée des Jacobins de Toulouse
Informations du Musée Brousseau : cliquer ici
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Et voilà que ce même étranger, au cours de sa visite commentée au Musée d’Art
inuit Brousseau de Québec, retrouve ce rapport identique à ce qu’il voit de
vitrine en vitrine : la certitude que la vie existe et que l’Histoire ne
s’oublie ni ne s’arrête – pour le moment du moins.
Mais cette même question banale, prétentieuse ou saugrenue habitait l’étranger :
qu’est-ce l’art ? Et pourquoi nommer cela art inuit ? Qui nomme ces
réalisations, ces objets "Art" ? Quel expert ? Et le fabricant de l’objet
s’est-il toujours dit, je fais un objet d’art ? La banalité de ces questions
n’échappait pas à l’étranger qui lui-même ne pouvait y échapper. Si l’on veut
bien pourtant oublier l’habillage dont ce mot a été revêtu dans notre
postmodernité occidentale et retourner consulter le Littré, le mot art
convient tout à fait aux productions inuit. Nous n’en retiendrons que
quelques-unes :
-
« Manière de faire selon certaines méthodes. »
-
« Par opposition à la nature. L’art imitera la nature. »
-
« Adresse dans les moyens employés pour obtenir un résultat. »
La première et la troisième définition caractérisent
parfaitement les objets et statues que l’on peut voir. Mais l’étranger se voit
en désaccord avec la deuxième définition : opposition et imitation ne
correspondent ni à la démarche ni à l’intention des Inuits.

Loin d’être en opposition avec la nature, ils ont
toujours été en accord avec elle, contrairement à d’autres, non inuits, qui y ont laissé
leurs vies hécatombes après hécatombes pour la conquête du passage du Nord-ouest. Telles étaient les conditions de leur
survie et de leur vie, simplement. Comment être en opposition avec les neiges ?
Ils ne pouvaient rien leur opposer, il s’agissait au contraire d’en tenir compte
telles qu’elles sont dans leur diversité et de composer avec elles, aussi bien
pour l’habitat (ne pas bâtir un igloo là où la neige risque trop de s’accumuler
et provoquer l’asphyxie) que pour la chasse afin de rencontrer le gibier après
de longues marches. Les traces dans la neige et la connaissance du savoir-faire
de l’animal sont nécessaires. Aussi, « le chasseur inuit doit-il déployer des
trésors d’ingéniosité pour que, à un moment donné, leurs itinéraires se croisent
et la capture puisse avoir lieu… Pour autant, même aujourd’hui, l’animal n’est
jamais réduit à sa seule dimension matérielle. On lui reconnaît une conscience
et une autonomie : sans son consentement, impossible de le capturer. »
*
Au départ était le chamanisme, de 1 000 ans avant J.C. à
1 000 après J.C., dit-on. Il a donné lieu à des sculptures figuratives de petite
taille en pierre ou en ivoire : objets religieux et magiques. Mais en 2004,
l’inspiration chamanique, certes transformée, reste présente dans bien des
œuvres contemporaines, témoignant ainsi de l’art de la transmission, de la
persistance d’un fond culturel vivant, voire d’une résistance à l’absorption de
la culture et des œuvres par la civilisation contemporaine et l’art qui en
découle.
Entre moins 1000 et plus 2000, toute une histoire s’est
déroulée, marquée de quelques dates dont l’importance, pour ce propos, est
d’avoir infléchi les productions inuit. L’ouvrage cité en référence précédemment
donne des points de repère significatifs. Voilà qui par parenthèse permet
d’inscrire les productions dites artistiques dans leur époque en les liant à des
événements sociopolitiques.

L’étranger qui écrit ces lignes a tout à fait le
sentiment d’enfoncer des portes ouvertes pour le lecteur qui doit hésiter à en
franchir le seuil. Mais ce même étranger, naïf, a été surpris de constater que ces
banalités ou qu’un certain savoir n’avaient pas ce caractère d’évidence absolue
s’il ne rencontrait pas des conditions favorables pour en prendre toute la
mesure, une mesure qui pourrait bien lui ouvrir un autre savoir. Ce n’est pas le
moindre mérite du musée Brousseau que d’avoir en quelque sorte initié cet
étranger. Mais en quelques mots, il faut revenir à ce « très court moment »
situé entre l’an moins mille et l’an 2004. En réalité, dit Raymond Brousseau,
« depuis plus de 10 000 ans, il existe dans l’Arctique canadien une continuité
dans la création de sculptures miniatures qui passent du statut de talisman à
celui de monnaie d’échange puis à celui d’œuvres reconnues » (catalogue de
l’exposition Miniatures inuit, Montélimar, avril 2003).
Frédéric Laugrand et Jarich Oosten, anthropologues, dans
ce même catalogue, précisent que « les miniatures inuit proposent une illusion
trompeuse : sous l’apparence de simples jouets ou ornements, elles constituent
en fait des armes puissantes et possèdent un important pouvoir de
transformation… Elles peuvent enlever la vie, mais elles peuvent également
donner la vie, en transformant des objets en êtres vivants. L’âme même de
l’humain est une miniature ; l’individu ne peut survivre sans elle. » Pour ces
auteurs, tous, animaux compris, possédaient (possèdent-ils encore ?) un
tarniq (soit l’âme ou l’ombre) logé dans le corps et qui s’en détachait à la
mort. Si le corps était dévoré par les animaux sauvages, le tarniq
restait sur les lieux pendant quelque temps. « Chez les Inuits du Cuivre, les
morts doivent toujours être enterrés avec leur ingelrutit… harpons,
couteaux, arcs et flèches… [ou à défaut] par des reproductions miniatures… Les
animaux sont comme les humains, relate un Inuit, Milukkattak, ils ont besoin des
mêmes choses : le mâle de ses armes de chasse, la femelle de son étui à
aiguilles » (Jenness, 1922).
Chez d’autres Inuits, d’autres objets étaient déposés
auprès d’animaux précis comme l’ours, par exemple. Et toutes ces représentations
étaient douées de pouvoirs de transformation et d’agrandissement.

Ces quelques indications bien succinctes ne servent qu’à
situer les œuvres inuit dans un originaire où le chamanisme régnait et les
talismans miniatures et protecteurs étaient fabriqués par quelques rares
chamanes.

Parler du chamanisme à l’imparfait est à coup sûr une
erreur. Car s’il a en partie perdu de sa puissance, cette perte s’est effectuée
progressivement sans jamais disparaître. De l’originaire, il reste aujourd’hui
des traces qui habitent les œuvres même les plus contemporaines. On ne cesse
aujourd’hui de sculpter de bien des manières Sanna (ou Sedna), la déesse de la
mer. Son pouvoir a toujours été considérable : bénéfique aux
hommes méritants, maléfiques à ceux qui « se conduisent mal ». Et elle ne
négociait qu’avec les chamanes. On continue aussi de façonner des ours, qui ont
occupé (ou occupent encore) une place prépondérante dans l’esprit des Inuits.
Animal craint pour des raisons parfaitement réalistes, mais aussi admiré et
envié pour toutes ses qualités. Sculpter un ours n’est pas le créer, mais c’est
le dégager de son bloc de pierre afin de capter son âme pour mieux le chasser.
« Le succès repose sur de longs moments d’observation de l’animal. Sa forme, son
attitude, sa façon de se déplacer doivent être comprises, absorbées… Mais il
convient de prendre garde : pour assurer la survie de son espèce, l’ours
pourrait chercher à se venger en attaquant l’artiste qui en sait trop. »
Avant d’aller plus loin dans l’évolution de la vie des
Inuits, ce qui vient d’être écrit mérite qu’on s’y attarde quelque peu. Ces
quelques données fragmentaires (qui sont loin d’épuiser les recherches actuelles
et les publications diverses) suggèrent l’idée que le chamanisme d’autrefois et
ses traces plus contemporaines n’est pas un chamanisme éthéré mais que l’on
pourrait nommer un chamanisme laïque, en acceptant la contradiction entre ces
deux termes. Les conditions climatiques, la dureté et la précarité de la vie et
la nécessaire adaptation n’y sont pas pour rien. Sans doute d’autres peuples sont
logés à la même enseigne. Sans doute nous-mêmes, dans certaines situations
extrêmes, d’extrême dangerosité, ne sommes-nous pas affranchis d’une certaine
pensée magique. Mais, en ce qui nous concerne, nous associons presque
automatiquement dangereux à ennemi.

Or ce que l’étranger a cru comprendre est que cette
association dangereux-ennemi n’apparaît pas chez les Inuits. Il faut certes tuer
l’ours pour se saisir de sa fourrure indispensable, pour manger sa viande. Mais,
même en ceci, il est quasiment un partenaire : il faut le mettre en échec, non
pas échec au roi mais échec à l’âme pour le capturer, à condition aussi que
celui-ci consente à être au rendez-vous de la capture. Il y aurait comme une
entente entre l’animal et l’homme, même si l’issue est la mort pour le premier.
Vision peut-être romantique d’un étranger bien au chaud dans sa maison où la
neige ne séjourne jamais.
Il est pourtant frappant de constater que dans cet
univers au fond si hostile et précaire, la notion de durée insiste. Le temps ne
paraît pas découpé ou scandé comme il peut l’être en Occident. Bien sûr, il ne
faut pas oublier les nuits boréales qui imposent un rythme particulier. Mais
l’on ne peut réduire cette caractéristique à une seule cause. Quelles sont les
autres ? Les Inuits donnent le sentiment que jamais aucun lien n’a été coupé : le
temps se déroule et tous, depuis le premier Inuit (s’il y en a eu un) y sont
présents ; les générations se succèdent sans que les précédentes ne soient
effacées. Ils seraient comme une immense mémoire sans faille. Pour ne pas
laisser croire que l’étranger est inspiré par une métaphysique facile,
quelques éléments peuvent tenter d’étayer cette idée un peu folle. La première
et la plus importante est que les Inuits fabriquent toujours les mêmes choses,
des plus anciennes aux plus contemporaines. Bien entendu, il y a du changement,
mais l’on pourrait pousser le paradoxe jusqu’à dire que le changement n’est pas
dans le style. Représenter un ours bien installé sur un socle ou reposant comme
en équilibre sur une patte n’est pas un changement de style ; ce n’est pas non
plus une autre vision de l’ours ; c’est savoir aujourd’hui mieux rendre compte
de toutes ses qualités et habiletés connues de toujours.
Sculpter Sanna (ou Sedna,
ill. ci-dessous), la
toute-puissante, sous la forme d’une sirène, ou la sculpter de multiples fois de
manière entrelacée dans une sorte de cône de plus d’un mètre de haut, démontre
aussi, dans une parfaite continuité, la représentation de son immense pouvoir.
L’inspiration des Inuits repose sur leur rapport à la nature et sur ce qu’il
convient de mettre en œuvre pour la maîtriser dans l’unique but de vivre. Ils
continuent pourtant à être très influencés par le chamanisme. Quelques
sculptures, par exemple, représentent un Chamane en transe en os de baleine
(Régilée Piungituq, 1993), ou un Chamane en vol en bois de caribou (Elisha
Sanguya, 1996). Car beaucoup de femmes sont sculptrices. Ou encore des
Esprits volants en os de baleine (Moses Qillaq, 1993).
De plus, d’autres éléments méritent d’être évoqués :
ainsi l’apprentissage. Comment apprend-on à sculpter ? De la même manière que
l’on apprend à maîtriser l’ours : en observant longuement. Les jeunes regardent
les moins jeunes sculpter. Ils les regardent faire jusqu’au jour où le sculpteur
(ayant lui-même observé leur curiosité) leur confie une pièce à terminer,
à polir. C’est ainsi que le novice, par son observation, apprend à maîtriser
la matière pour en enlever tout ce qui dissimule le sujet qui y est enfermé.

Il faut encore ajouter un mot rapide sur le système de
parenté, sans lequel la notion de lien, dont il était question plus haut, et
celle de mémoire sans faille auraient eu peu de chances de perdurer. L’article
de Michèle Therrien
(professeur des universités, Institut national des langues et civilisations
orientales) mérite une lecture attentive, dont seuls quelques éléments seront
ici rapportés ou paraphrasés : « Un Inuk tire son existence sociale de la place
qu’il occupe au sein de sa famille. Il est considéré comme ila,
c’est-à-dire partie d’un tout ;
le terme ilagiit… ceux qui ont en commun une affinité de partie,
s’applique aux parents unis par des liens de consanguinité ou d’alliance, mais
également à des personnes unies par les mécanismes de parenté fictive : hommes
chassant régulièrement ensemble, partenaires de chant ou de compétitions,
personnes portant le même nom ; lagillarik désigne… un consanguin…
lagipasik… un parent par alliance… L’adoption, très largement pratiquée,
augmente le nombre de parents. L’enfant apprend très tôt à identifier ses
proches en les nommant correctement… »
Ces quelques indications tentent de justifier le terme
de lien. Le lien structurant est à la fois un effet et un organisateur de
la culture à la condition toutefois que les mots et les nominations soient
clairement distingués. Il est hautement probable que ces caractéristiques
culturelles, figurant dans la langue, aient soutenu voire suscité l’inspiration
des sculpteurs. Quoi qu’il en soit, elles transparaissent lorsque l’on parcourt
le musée Brousseau en prenant son temps, en « lantibardanant »
au milieu de toutes ces œuvres balayant une temporalité qui, si on se laisse
aller à la rêverie, suggère quelque chose de l’éternité.

L’étranger a oublié le froid de la rue Saint Louis. Sa
rêverie lui fait désormais parcourir en désordre le Musée d’une œuvre à
l’autre. Après ce temps de pause, il lui faut pourtant revenir sur terre et dans
l’histoire. Chacun sait que les Inuits ont été confrontés à des événements qui
n’ont pu manquer de les affecter. Là encore, seuls quelques points de repère
seront proposés, au risque de faire l’impasse sur des moments certes importants
mais qu’il serait trop long de développer. On trouvera un historique plus
détaillé dans l’ouvrage déjà cité en référence.
Si 1576 marque le début des expéditions dans l’Arctique,
les contacts avec les Inuits restent rares. Par contre, en 1771, une secte
protestante allemande établit une première mission à Nain, au Labrador.
Une véritable confrontation avec les étrangers se
déroule entre 1800 et 1900 avec les baleiniers qui restent de longs mois
prisonniers des glaces. Ils échangent alors des techniques de travail et des
objets utilitaires. Les miniatures, sans perdre leur inspiration chamanique,
deviennent alors des cadeaux ou une monnaie d’échange. 1949-1955 voit se
dérouler la première campagne de commercialisation concrète organisée par la
Guilde canadienne des métiers d’art et le gouvernement canadien.

Les années 1959-1967 sont celles de « l’organisation des
coopératives locales sous les instances gouvernementales (Québec et Canada) et
du mouvement coopératif Desjardins, visant le développement et la mise en marché
de l’art inuit. Les coopératives s’assurent aussi que les Inuits soient
justement rémunérés pour leurs créations » (op. cit.).
L’intervention gouvernementale est donc une initiative
importante. Va-t-elle jusqu’à intervenir dans la question de la rémunération ?
Selon nos informations, ces coopératives seraient autogérées, ce qui serait
parfaitement conforme aux habitudes ancestrales des Inuits. En effet, bien avant
ces coopératives, il était de règle de se partager dans les communautés les
produits de la chasse et de la pêche (viande, peau, huile, etc.) et même, un peu
plus tard, l’argent gagné par l’un ou l’autre lors de la vente d’un objet de sa
production.
Parmi tous les bouleversements historiques, il ne faut
pas oublier l’évangélisation, la sédentarisation, la présence des outils
modernes, des transports modernes, de la télévision, des juke-box et autres
alcools. Tout récemment, le journal Le Monde du 19 novembre 2004 publiait
une page entière signée d’Antoine Jacob, intitulée « Coups de chaud dans
l’Arctique ». L’article, qui signale que le réchauffement de l’Arctique s’est
effectué « presque deux fois plus vite que celui du reste de la planète »,
décrit clairement qu’il s’agit là aussi d’un bouleversement dont les
conséquences sur les Inuits, et donc sur leur art, seront inévitables.
Malgré tout cela, l’art inuit n’a pas perdu sa mémoire.
Il n’a pas oublié son inspiration originaire. Les liens n’ont pas été rompus ;
les productions d’aujourd’hui en font preuve.
Et pourtant, l’étranger d’abord naïf laisse poindre son
inquiétude. Sous le coup de tous ces changements et bouleversements,
n’assistons-nous pas aux dernières expressions d’un art traditionnel et vivant ?
Qu’en restera-t-il dans quelques dizaines d’années ? Que sera l’inspiration,
l’habileté et la force d’évocation de ces artistes ? Laissons la parole à l’un
d’entre eux pour ne pas conclure :
« J’écris aujourd’hui car je suis encore vivant, même si je suis
presque mort de faim plusieurs fois dans ma vie. J’ai eu si faim, si souvent,
que lorsque je repense à ces temps difficiles, la douleur perce encore mon cœur.
Je suis maintenant tellement vieux que je ne peux plus rien faire, mais je vois
et j’utilise de nouveaux objets qui n’existaient pas auparavant. J’aimerais bien
être jeune de nouveau. Je sais bien des choses que les enfants aujourd’hui ne
connaissent pas. Peut-être un jour les choses que je sais ne seront plus que des
histoires, et peut-être un jour, moi aussi, je ne serai plus qu’une histoire
racontée aux enfants de demain. »
|
Crédits photos © : Paul Dionne, Patrick Ageneau, Heiko Wittenborn
Encadrés : Emmanuel Luc
Remerciements au Musée Brousseau
ArtRealite.com © 2004 Tous droits réservés |
Réalité actuelle et avenir de l'Arctique : questionnement
Personne ne peut augurer de ce que sera l'art inuit dans vingt ans. Quant à
la destinée de ce peuple, elle pose question, mais il n'y a pas là motif
pour une inquiétude particulière, alors que d'autres Peuples du Nord ne sont
pas dans le même cas.
Certains Sibériens ont repris le mode de vie nomade sous la gouvernance
Eltsine, en l'absence de tout secours de l'État russe. Ils sont des
exceptions : les autres Peuples du Nord sont sédentarisés. Pour autant, au
Kamchatka, des peuples en provenance des régions polaires se sont installés
depuis longtemps, sans que personne le leur demande. Les peuples de
l'Arctique n'ont donc pas l'âme gitane. Leur culture survit à la
sédentarisation. Mais pas forcément à d'autres facteurs induits par les
contacts et tentatives de contrôle des peuples voisins.
L'instauration d'un état inuit indépendant sur le continent américain est
également un fait positif, porteur d'espoir.
Et
puis le pôle Nord change à toute vitesse. Il se réchauffe. Certains
prévoient déjà un intense trafic maritime - déjà annoncé par Paul-Émile
Victor -, une grande activité sur l'Océan
Arctique dès les prochaines années. Les Peuples du Nord en recueilleront-ils
un bénéfice ? Seront-ils en mesure de s'adapter à ces défis ? Pourront-ils
faire profit de ces changement politiques et climatiques, pourront-ils
également s'adapter au danger sournois mais de plus en plus sensible qu'est
la pollution des océans ?
E.L. |
Vladimir Randa, Ethnologue,
in Inuit. Quand la parole prend forme, Muséum d’Histoire naturelle de
Lyon, Glenat, novembre 2002.
Ibidem.
Un monde de liens et
d’itinéraires, op. cit.
Souligné par
nous.
Se dit à Lyon lorsque l’on se
ballade.
Tuumasi Mangiuq
(1990),
op. cit.
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