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Vidéos
Deux vidéos consacrées à Gérard Fromanger et Art Ville
sont maintenant disponibles à partir de cet article de presse :
Art Ville (Gérard
Fromanger et Art Sénat 2005)

Production Claude Yvans
Entretien avec Gérard
Fromanger

Production ARt REALITE
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Article/entretien
Art Sénat 2005, une exposition rétrospective
et la parution d'un livre
(voir note événements) : autant d'excellentes occasions de dialoguer
avec Gérard Fromanger, un peintre qui n'est pas seulement "un maître de la
figuration narrative" - bien sûr il l'est -, mais plus spécifiquement un
artiste qui produit un art en mouvement. En libres mouvements et changements
que peu de plasticiens reconnus s'autorisent. Qu'est-ce qui, derrière le
tableau, juste au-delà de la signature qui s'y trouve, soutient l'artiste
dans sa liberté ?
Si l’on a quelque intérêt pour
la peinture, partant pour les peintres, entrer dans un atelier inconnu ne va
pas de soi. C’est peut-être comme d’aller au théâtre (à cause des acteurs
présents et fragiles) mais cela n’a rien à voir avec le fait d’entrer dans
un cinéma, lieu même de l’anonymat. La peinture n’est pas un spectacle, le
théâtre offre un au-delà du spectacle. Tous les deux partagent la qualité
d’une présence, celle de l’œuvre et de l’artiste tout à la fois. Faut-il
parler de timidité ou de pudeur, voire d’une modestie qui vous saisit malgré
vous et dont on se passerait bien ?

En entrant dans la cour dans
laquelle donne l’atelier de Gérard Fromanger, tous ces sentiments se
disputaient la place ce jour là, tandis que le regard se portait sur
l’étayage d’une maison dont un mur menace de s’écrouler. Une autre pensée
des plus banale m’a traversé : du cahot naît la création, du désordre naît
l’ordre, enfin un certain ordre. C’est sur ces lieux communs que nous sommes
entrés dans l’atelier de Gérard Fromanger. Et, avec amusement, il a bien
fallu constater qu’au désordre extérieur s’opposait l’ordre de cet atelier.
Non pas un ordre froid, celui qui évoquerait l’absence, mais l’ordre
nécessaire qu’il faut mettre après avoir travaillé pour pouvoir continuer à
travailler …à autre chose même si c’est dans la continuité. Autrement dit,
si ça ou là des cartons à moitié défaits s’entassaient dans un coin, si des
brosses n’étaient manifestement pas à leur place, si quelques tableaux là ou
ailleurs cherchaient notre regard, le lieu respirait le sérieux, un sérieux
accueillant.
Pourtant, nous nous sommes assis entre un
tableau de 1964 intitulé "Froid dans le dos" et un autre de 1989 appelé "Le
siège de Lacédémone par Pyrrhus repoussé par les habitants eux-mêmes de tout
sexe et de tout âge".

Ainsi coincés, nous ne pouvions plus reculer,
il fallait commencer l’entretien.
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Entretien avec Gérard
Fromanger
EL : Hier, je voyais une artiste qui
positionne la beauté au centre de ton travail.
Je vais donc commencer par cela. Quel est
le rôle de la beauté dans ton travail ? |
GF : Gérard Fromanger (texte en
italiques)
CS : Claude Spielmann
EL : Emmanuel Luc |
GF : … Ca alors, si je m’y attendais. C’est
compliqué de répondre à cette question aujourd'hui. Certes, il y a des
critères, des définitions, des codes, un académisme de la beauté.
Aujourd'hui, les définitions sont contradictoires, d’ailleurs aussi bonnes
les unes que les autres.

Si pour reprendre Breton, la beauté doit tenir
le coup devant le journal du matin, je suis d’accord. Voilà un des sens que
je peux donner à la beauté : tenir le coup devant le journal du matin.
Si, comme Picasso, la beauté doit sentir sous
les bras, je suis encore d’accord. A une époque où l’on ne pisse plus, on ne
chie plus, on ne sent plus, on ne crache plus, c’est pas mal.
Je peux t’en dire vingt comme ça. Mais LA
beauté, je ne sais pas ce que c’est.
EL : Par opposition et pour préciser, j’essaye
de mettre en perspective plusieurs rencontres que j’ai faites ces derniers
temps. Notamment, j’ai réalisé un entretien avec une jeune artiste que
Boltanski connaît bien. Elle travaille sur le laid. En fait, elle décale le
beau vers le bon, elle met en scène d’abominables créatures dégueulasses,
selon ses termes, mais elle les fabrique avec des gâteaux, du pudding, pour
signifier le bon au travers du laid.
C’est dans cette perspective-là que je te
posais la question.
D’autre part, certains peintres interrogés sur
le beau répondent "actuellement, on voit beaucoup d’œuvres qui sont
ostensiblement laides, effrayantes, etc.". A l'opposé, ils sentent, eux, une
nécessité de la beauté.
Dans un entretien filmé que nous allons
bientôt diffuser, Michèle Laverdac dit à Marguerite Duras "je suis allée
dans un camp de concentration et la nature, autour du camp, était superbe.
Cette beauté était comme insultante par rapport à ce qui s’était passé."
Je reprends donc ma question : est-ce que la
peinture doit aller vers la beauté, quelle que soit la manière dont on
l’envisage, ou bien doit-elle jouer un tout autre rôle, si elle doit en
jouer un ?

GF : Je n’ai pas une pensée précise sur ce
thème. Mais c'est une bonne question, c’est un bon angle complexe.
En me donnant du mal, en étant le plus
possible honnête avec tous mes paramètres vis-à-vis des autres, je donne de
temps en temps un petit caillou blanc à tout cette longue histoire de l’art,
pour faire vite. Si je peux mettre un tout petit caillou blanc, et en
remettre un autre après, pour constamment prouver que c’est pas la fin
des idéologies ou de l’histoire…
D’une chose naît une autre. Si, avec mes
dessins et mes tableaux, je peux montrer que le monde ne s’arrête pas, voilà
ce qui pourrait être ma conception de la beauté. Faire vivre cette beauté
m’émeut, me complète, m’enrichit, me donne un sens dans ce bordel, dans ce
rien. Je construis, je rafraîchis tous les matins avec ça.

CS : Je poserais volontiers la question de la
beauté sous la forme : quelle est la beauté pour le peintre qui peint ?
Et la réponse ne serait-elle pas quand il dit : "c’est ça !"
GF : Oui, on peut dire ça. C’est lui qui le
dit, c’est personne d’autre. Il y a un moment où il le sent. A tort ou a
raison, mais il dit "oui, c’est ça, j’arrête, c’est bien. Là, je dis quelque
chose, je donne quelque chose, ça me complète, je suis dedans".
CS : Il faut donc distinguer au moins deux
aspects dans cette question : une approche théorique ou philosophique et une
approche plus existentielle et subjective en se demandant : qu’est-ce que la
beauté pour moi qui peins, pour toi qui regarde…
GF : ..."La beauté sera convulsive ou ne sera
pas", a dit quelqu’un, Artaud peut-être ou un autre grand illuminé.
CS : Bon. Peut-on dire aussi que la beauté a
un rapport au politique ?
GF : Oh, ça, oui. Les grands poètes sont des
politiques, toujours. Tout artiste qui ne prend pas le politique comme une
donnée du réel ou celui qui pense ne pas faire de politique se situe à
droite en général. C’est pas une découverte.

EL : Pour revenir aux cailloux blancs, dans
l’entretien que tu as eu avec Nouveaux Regards, tu dis que la toile est noire
de tout ce que tout ce que les autres ont fait. Ce n’est pas une pierre
blanche, mais c’est le même sens.
GF : Oui, c’est comme la page blanche pour
l’écrivain : elle n’est pas blanche, justement.
EL : C'est plutôt un plein qu’un vide.
GF : C’est ça, elle est trop pleine.
EL : Or, certaines personnes ont peur de la
page blanche.
GF : Parce qu’elles n’ont pas réfléchi.

EL : Marguerite Duras disait que dans le
travail de l’écriture et de la peinture, la peur de l’inconnu peuvent être
"le seul moteur". C’est le mystère. Elle évoque la forêt la nuit, l’inconnu.
L’inconnu n’est pas vide.
Alors comment faire ?
GF : En inventant quelque chose, en sortant de
soi jusqu’en un point ultime de rencontre, après avoir éliminé de tas de
choses, on a parfois de la chance mais "la chance ne favorise que les
esprits qui sont préparés". S’il y a des coïncidences heureuses, "il n’y a
pas de hasard". Les générations spontanées de peintres n’existent pas. Il
n’y a pas peintres de moins de vingt ans. Des Rimbaud ou des Mozart en
peinture n’existent pas.
C’est très complexe. Le moment où tu vas
inventer réunit les paramètres de l’histoire de l’art à ton propre passé… Et
l’instant où tu te dis : tiens, je vais par là, je fais un petit pas de
côté, je vois une petite ouverture, une petite fenêtre devient un immense
bonheur. Ce n’est qu’une illusion, mais c’est tellement formidable d’avoir
cette illusion. Pourtant, c’est pas encore de l’art.
EL : De l’inconnu et du connu qui
s’assemblent.
GF : Oui. Si tu ne sais pas encore bien ce que
c’est, tu sens pourtant qu’un jour ce sera de l’art (peut-être lorsque les
autres le décideront), tu te sens dans le registre de l’art. C’est un peu
comme la prestidigitation. On réunit divers matériaux et quelque chose se
passe ou se dit. De la couleur sur un morceau de papier produit une image.
On pourrait dire que ce n’est pas grand-chose. Mais cela fait avancer.
EL : Précisément, pour en venir au support, tu
as participé récemment à la fonte de la pièce que tu vas exposer à Art Sénat
2005. Est-ce que cela s’est bien passé ?

GF : C’était intéressant. Des machines
extraordinaires, des ouvriers hyper spécialisées dans le gonflage de
manières plastiques, de soufflage à chaud, avec des presses gigantesques.
J’étais très content mais eux aussi. C’était formidable. On les a vraiment
faits ensemble. Sans moi il n’y aurait rien eu, donc je me sentais vraiment
utile ! Et sans eux je ne pouvais pas le faire, donc c’était formidable,
oui, ça a bien marché.
EL : La première version a été réalisée en 68.
GF : Oui.
EL : Et elle a été installée à l’extérieur.
GF : Absolument.
EL : Dans la rue.
GF : Oui. Les flics ont tout cassé.
C’est pour ça que je l’ai refait, mais un peu
autrement.
Cette fois c’est amusant parce que l’on me
propose le Sénat. Il s'agit de placer ce travail dans le jardin du
Luxembourg.

EL : Il s’agit de sortes de demi-sphère.
GF : Oui, les gens peuvent rentrer dedans,
toucher, avoir des impressions. On me dit "as-tu fait calculer la prise au
vent" et ils ont raison : il ne faut pas que ça pète, que ça blesse des
enfants, mais ils vont peut-être un peu loin.
Ca c’est la France. J’exagère un peu sans
doute.
Tu remarqueras que chez nous les choses sont
en ébullition. Tous les trente ou quarante ans ça pète parce que ça n’est
plus possible. Ca tient mais combien de temps : un million d’enfants meurent
de faim en France, plus de douze millions de personnes au smic, comment
font-ils ? Jusqu’ou vont-ils tenir ? Ce sont des positions morales mais ça
fait partie de moi, ça me forme, c’est en moi. Alors, parler de beauté,
c’est parler de tout cela aussi.
EL : Et de laideur.

GF : Van Gogh ou Arthaud cherchent un peuple.
La beauté, c’est aussi trouver un peuple qui va t’écouter, te regarder,
t’aimer, te détester, te critiquer, te faire exister. Sinon, ce n’est
vraiment qu’un bout de tissu à la con avec de la couleur dessus, mais si tu
trouves un peuple, si tu crées un peuple, c'est formidable.
Vincent emmerdait tout le monde. Il était viré
de partout. Pour conclure, il dit "tout le monde m’envoie chier, je vais
créer de la beauté". Cela ne dure pas longtemps. Cinq années, huit cent
tableaux. Il a créé de la beauté avec un peu les mêmes formules que
Rimbaud : je veux être moderne, mais je ne veux pas de la rapidité des
choses modernes, je veux servir à quelque chose, servir aux autres. Il
n’était pas si fou que ça, lui. C’était sa conception de la beauté.
Donc on pourrait dire "trouver un peuple"…
Oui, je fais chier tout le monde avec mes mots, mon sacerdoce, mais bon,
mais je veux quand même donner. Ca compte beaucoup, donner. Voilà, tiens, on
a trouvé autre chose. Si on veut recevoir, il faut donner beaucoup. Mais ça
fait partie de la beauté, donner.

EL : Je parlais récemment à une artiste
peintre de différents artistes qui réalisent des installations et des
vidéos. Elle m’a répondu "mais effectivement, tout le monde fait ça, la
peinture est pratiquement morte, même moi, j’ai dû me mettre aux
installations". Je lui ai dit : "tu n’as pas fait des installations, tu as
fait une installation." En fait, toi, tu as fait également assez peu de
choses en dehors de la peinture ?
J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de
difficultés à passer à d’autres disciplines.
GF : Non, je l’ai fait beaucoup. J’ai fait
plusieurs films, plusieurs vidéos, des performances. J’ai un peu tout fait,
mais il y a longtemps, dans les années 60-70.
Je ne pense pas que la peinture soit le seul
moyen de s’exprimer. Une bonne vidéo est préférable à une mauvaise peinture.
Par exemple, je me suis servi de machines pour
refaire cette sculpture.
Il y avait un joli mot d’Alain Jouffroy pour
désigner ce type d’artistes un peu multimédia. Il disait que ce sont des
"art makers", des fabricants d’art. J'aime bien, c’est distancié.
Je suis parti d’un jury de peinture parce
qu’ils ne voulaient pas admettre les vidéastes, les performeurs. Je voyais
d’années en année les chiffres passer de 800 à 700, à 400, 300 exposants.
"On ne parle pas de nous parce que nous sommes une municipalité communiste",
se sont-ils demandés. J’ai répondu "pas du tout". Il faut certes défendre la
peinture, oui, mais autrement. Il demeurait une ambiguïté.
Longtemps, tout le monde se disait peintre. Il
s'est opéré une lente translation vers une trouvaille formidable : le
concept d'art contemporain.

EL : C’est l’époque de Jeune Peinture.
GF : Voilà, oui.
EL : Qui est devenue Jeune Création,
précisément.
GF : Absolument. Gêné aux entournures par le
mot Jeune Peinture, ringardisé par l’expression.

CS : Je voudrais revenir à une phrase lancée
tout à l'heure, "je ne suis pas un spectateur, je suis un acteur". en la
reliant d’une part à ce que j’ai pu lire de ce que vous avez dit de
l’inconscient ainsi qu’à la question de l’art maker. D’ailleurs, faut-il
dire "acteur du monde" ou "acteur dans le monde" ?
GF : Acteur dans le monde.
CS : …Or, créer ne suppose t-il pas un certain
recul ? Alors, comment faire passer dans le travail même du peintre cette
position d’acteur ?
GF : Oui, c’est une attitude moderne d’être à
la fois acteur et distancié. C’est une attitude qui vient des
structuralistes qui font réfléchir sur le réel. Pour nous, ça viens de
Cézanne, par exemple. Ça peut venir de Giotto, de Poussin ou de Cézanne,
mettons Cézanne. Il voit un caterpilar, un truc qui creuse sa montagne Ste
Victoire. Il est bouleversé. Ah bon, elle n’est pas éternelle. La Ste
victoire va être mangée. Il devine des immeubles, des villes nouvelles,
etc. Donc il réinvente sa vision du monde à partir de ce spectacle, de ce
froid dans le dos. Et évidemment, c’est une toute nouvelle interprétation du
monde.
Cézanne est intéressant si l’on songe à
quelqu’un comme Carzou.
[Ndlr : Carzou dessine en 1977 son costume et
son épée d'académicien avant de faire son entrée à l'Institut des
Beaux-Arts.
Il révère Claude Lorrain, Watteau et Dali
alors qu'il dénonce violemment, dans son discours d'intronisation, le
cubisme et la modernité]
Il était une espèce de peintre académique qui
a eu sa petite heure de gloire. Il est entré à l’Académie des Beaux-Arts. Il
y a fait un discours extraordinaire. L’une de ses premières phrases était
"tout le malheur de l’Occident chrétien vient de Paul Cézanne". C’est très
intéressant qu’un peintre dise ça.
Un : il était donc anti-cézanien et sans doute
très académiste, très conservateur dans sa pensée.
Et la pensée vraiment novatrice d’un Cézanne
l’assassine en quelque sorte. Elle le nie, elle nie sa connerie, nie sa
complaisance avec sa bêtise.
EL : Terrible.
GF : Oui, le discours de peintres ou
d’Académiciens va parfois jusque là. C’est pour ça que, pour arriver à la
beauté, il faut inventer le petit caillou blanc qui incarne le changement.
Eh bien lui, ça le fait chier. Tu as tout un univers que ça fait chier.
‘Mais pourquoi vous ne peignez pas ce que vous
voyez ?
- Justement, c’est ça que vous ne comprenez
pas. Je peins ce que je vois, alors que vous voudriez que je peigne ce que
vous, vous voyez. Non. Ce que je peins n’est pas ce que vous voyez. Vous
avez raison : je peins ce que je vois et cela vous emmerde.’

CS : Je voudrais revenir encore sur l’image du
caillou. Elle est très belle cette image parce qu’elle évoque évidemment la
pierre, la construction et peut-être le Petit Poucet, pourquoi pas ?
GF : J’aime bien.
CS : Mais c’est aussi quelque chose que l’on
porte en soi.
GF : Le Petit Poucet croit qu’il met des
cailloux mais il n’en a plus : alors il met des miettes de pain et les
oiseaux bouffent tout. On met tous des miettes de pain et on ne trouve plus
notre chemin. C’est à pleurer de beauté. Et quand on veut se retrouver, il
fait nuit, il n’y a plus de miettes de pain. Et on est perdu dans la nuit.
J’aime bien cette idée.
CS : Quand le peintre a mis son caillou, il
est là, maintenant, incontournable, et en même temps n’est-il pas obsolète ?
Le peintre ne peut pas ne pas en tenir compte pour continuer à travailler,
mais pour continuer, ne faut-il pas le laisser en plan, l’oublier d’une
certaine manière tout en sachant qu’il est là.
GF : Oui.
CS : C’est une articulation. Est-ce que c’est
ce que vous voulez dire ?
GF : Oui, peut-être. C ’est ce que l’on voit dans ce qui m’arrive en ce moment, et que l’on appelle d’un mot un peu
pompeux, une rétrospective. Les tableaux sont comme des cailloux blancs ou
noirs, comme des bornes. C'est-à-dire que cela matérialise tout à coup une
vie.

CS : Je pense soudain que la tradition des
Juifs, n’est pas d’apporter des fleurs, mais de déposer un caillou sur le
bord de la tombe que l’on visite, comme un salut ou une trace.
GF : Oui, ça quelque chose à voir. Voilà,
quand on est Juif et que l’on va sur une tombe, on fait une petite
rétrospective.
CS : Oui.
GF : Après, quand on voit la tombe, on se dit
"il y a eu beaucoup d’amour, beaucoup de gens l’ont aimé, beaucoup sont
venus le voir. Ou peu. Oh, celui-là était vraiment solitaire, il n’y a qu’un
petit caillou".
CS : C’est aussi une sorte de symbole, de
métaphore de la mémoire.
GF : Oui. J’ai vu ça au cimetière juif de
Prague. C’est bouleversant. Il y a plein de petits cailloux sur des tombes,
même lorsqu’elles sont complètement chaotiques.
C’est un endroit extraordinaire, unique au
monde.
Bref, il y a encore des petits cailloux alors
que ce sont des tombes antédiluviennes.

CS : Vous avez affirmé, toujours dans Nouveaux
Regards :
"On ne peut donner aux autres que si l’on
parle vraiment à fond de ce que l’on fait à partir de ce que l’on fait".
GF : Je le pense, oui.
CS : Ce n’est pas du tout le discours que l’on
entend chez tous les peintres. Certains disent "moi, je peins, je ne parle
pas". Pourriez vous nous commenter un peu cette phrase ?
GF : En fait tous les peintres parlent. Il y a
un besoin de parler au-delà du tableau et de la peinture. D’abord, les gens
ne comprennent pas ce que l’on fait. Parfois nous non plus mais nous en
comprenons un peu plus que les gens en général. Nous avons une légère
avance. Comment pourraient-ils connaître tous les paramètres qui ont produit
un tableau donné ? Souhaiteraient-ils les connaître ?
Mais c’est vrai que les artistes sont amenés à
avoir une réponse sur tout. Peut-être est-ce ma nécessité d’avoir l’illusion
de participer à l’ensemble.
Par contre, sur la peinture, oui, j’ai des
choses à dire, par ma peinture même et en en parlant aux autres. Et là, j’ai
un droit, j’ai une légitimité, plus exactement. C’est légitime que je le
fasse et surtout personne d’autre ne peut le faire à ma place. Donc je dois
le faire.
Quand Gilles Deleuze, pour écrire un texte sur
mon travail, me dit, la première fois qu’il me pose des questions :"Écoute,
je vais te poser des questions cons", je lui réponds "Je vais te faire des
réponses cons". On commence comme ça. Et ensuite, il me demande "Pourquoi
as-tu mis du vert, là ?". On déroule la pelote. "J’ai mis du vert là parce
qu’il y avait un rouge là-bas et qu’il avait besoin de sa complémentaire, il
se sentait trop seul."

"Ah bon ?", et grâce à sa série de
questionnements, tout à coup, je dis des tas de choses sur ma peinture. Il
me posait vraiment ces questions, "pourquoi tu as mis du vert là, je ne sais
pas, je ne comprends pas. Je trouve cela formidable, c’est de la magie pure,
ça me touche. Mais pourquoi tu l’as mis, comment ça vient, ça ?" Et par son
questionnement, je peux répondre des tas de choses qu’il ne savait pas, que
personne ne savait dire… Et je le découvre, lui, comme un mécanicien, et je
comprends ce que c’est qu’une machine désirante. C’est une vraie machine :
en me demandant pourquoi j’ai mis du vert là, il me fait enlever un boulon.
Je dis "oh parce qu’il y avait un rouge là", j’enlève un autre boulon. Alors
je le mets là, je fais gaffe parce qu’il y a des pièces qui se détachent, je
les mets là, à chaque fois qu’il me pose une autre question, "ah oui mais
alors pourquoi ?", "parce que tu avais vu le truc", "ah bon, oui, mais
alors, etc.". A la fin, tout est là mais c’est pas le tableau. Toutes les
pièces détachées du tableau sont là, c’est fascinant, et puis après, il faut
tout remonter.
CS : Toutes ces pièces qui sont là
auraient-elles un rapport avec l’inconscient dont vous parlez ou plutôt avec
ses manifestations.
Vous dites à plusieurs reprises. "Mais il
reste heureusement place pour l’inconscient."
"Même l’expression est un choix, même
l’émotion est un choix, mais il reste heureusement une place pour
l’inconscient." "On peut très bien analyser une œuvre, décortiquer les
paramètres qui la composent. Évidemment, on ne pourra jamais saisir
l’inconscient de Van Gogh ou de Picasso sans parler de Rembrandt et
Vélasquez." "A un moment donné, la capacité de créer traverse un être de
façon mystérieuse." Donc voilà, les boulons…
GF : Ils sont là, mais ils ne sont que des
boulons, des pièces détachées. Le moteur, c’est autre chose.

CS : L’inconscient est plutôt du côté du
moteur ?
GF : Oui, c’est ça, du moteur monté. C’est pas
les pièces détachées. Les pièces détachées, c’est le matériel avec lequel on
va faire de l’inconscient. Dans l’inconscient, c’est pas à plat, comme dans
un atelier de mécanique. Je suis d’accord avec cette idée, (qui l’a dite ?)
que l’inconscient ne peut pas être un théâtre, c’est une usine. J’aime bien
cette idée, puisque l’on est dans la mécanique, le moteur, les pièces
détachées. Et qu’est-ce qu’une usine ? C’est une usine de production.
L’inconscient est une usine à produire par
exemple de la peinture, avec des outils et des pièces très bien détachées
par Gilles. C’est toujours la même chose, ce n’est pas un spectacle. Je suis
pris dedans. Et je sers à la production, et je suis une machine à produire.
Je suis une usine.
CS : Vous êtes pris ?
GF : Par exemple, si je dis "il pleut sur la
ville comme il pleure dans mon cœur, quelle est cette langueur qui pénètre
mon cœur, etc." C’est autre chose que : la pluie, c’est des grosses gouttes
triées, au premier plan, dans un sens ; ce sont des gouttes rondes qui
tombent, plouf, au deuxième plan. C’est une bruine qui a des mouvements au
troisième plan. Ca fait pluie et je suis bouleversé. Mais l’époque des
larmes dans mon cœur, ça ne marche plus.
Donc il faut de nouveaux cailloux blancs.
Et cela, oui, cela permet de faire tourner le
monde.

EL : Et pourtant, le tableau n’est-il pas un
spectacle ?
GF : Si,bien sur, dont je suis le premier
spectateur. Je peins d’abord pour moi. C’est moi qui vais dire "ça y est,
je suis content". Ca dure trois jours en général. Entre trois heures et
trois jours. Et puis après c’est fini, il faut recommencer
EL : J’ai vu l’interview réalisée par Jean-Luc
Chalumeau, pour ImagoArt.
Dans cet entretien, tu parles du rôle du
groupe, notamment des copains. Tu évoques le passage à la Grande Chaumière
et aussi de la nécessité de "trouver son peuple". Quel est le rôle des
groupes que tu as rencontrés ?
GF : Capital.
EL : Dès le début, tu dis : "première
expérience de peinture ou dessin, tous les cousins sont derrière toi" et
j’ai vraiment l’impression que ça structure.
GF : C’est fondateur, oui. Particulièrement
mon père qui était peintre amateur,comme mon grand-père. Ca me fascinait.
Tout petit, je le vois avec ses pinceaux, un type terrible par ailleurs,
mais dans ces moments-là, c’était un demi-dieu. Il peignait ma maman, ou la
maison, ou des fleurs.
Je l’ai un peu revu quelques mois avant sa
mort. Il ne dormait plus. Quatre-vingt quinze ans. Il me dit "écoute mon
fils, sois gentil, parle moi de ton Picasso. Il y a sûrement quelque chose
de bien chez cet homme-là puisque tu l’aimes, mais quoi ?"
Je lui ai parlé pendant six heures de Pablo
Picasso.
Et à sept/huit heures du matin, "je te
remercie beaucoup, mon fils, tu as été formidable, mais tu ne m’as pas
convaincu."

EL : Nous parlions de groupe, de trouver un
peuple.
GF : Eh bien déjà, à l’intérieur même de la
peinture il y a des peuples. Il y a les abstraits froids, géométriques et
chauds lyriques. Ça fait des peuples à chaque fois. Tu as les surréalistes
belges et les post-cubistes. Ce sont des peuples qui se font aussi la
guerre, mais pour du beurre.
Mais tout à l'heure, il s’agissait plutôt de
trouver un peuple à l’extérieur du monde des peintres. Certes, tu fais un
tableau selon ton idée de la beauté mais un peintre qui peindrait pour ne
pas être regardé, cela n’existe peut-être pas. Il faut qu’il trouve un
peuple, sinon il va être malheureux, devenir aigri, asentimental, méchant
avec les autres, il va penser qu’il est raté, c’est affreux. C’est une
nécessité de trouver un peuple. Je tourne en rond autour de cela parce que
c’est une idée forte.
CS : Est-ce que ça ne veut pas dire qu’il faut
de toute façon s’adresser à quelqu’un ?
GF : Eh bien, je ne sais pas. C’est
invectiver, provoquer.
CS : Pas forcément. Quand on écrit, quand on
peint, ne se dit-on pas "ce n’est pas pour moi" ?
GF : Alors je dirais par exemple, comme on dit
"les Français parlent aux Français", "les peintres parlent aux peintres". Je
m’adresse aux peintres. Je parle avec eux. Pour faire vite, je parle avec
cinq très anciens, cinq modernes et cinq de ma génération. C’est beaucoup
plus que ça, mais je parle avec eux. S’ils ne sont pas là, je ne peux rien
faire. (4)

C’est à eux que je dis "tiens, je me suis
servi de ce que tu as fait et ça me fait franchir un palier, une marche, un
tremplin". Par exemple Wilhelm de Kooning, un homme très intelligent, qui
réfléchissait beaucoup, qui prenait des notes, parlait aux autres peintres.
Il voyait ce qui allait venir après lui, mais il disait qu’il ne pouvait pas
le faire, que ce n’était pas pour lui. Il a servi de lien à Rauschenberg et
à d’autres. Ils font leurs sérigraphies, leurs photos, c’est le passage
obligatoire et puis après ils l’oublient. Ils sont issus de toute une
histoire dont l’abstraction américaine, ils le disent par geste.
De Kooning dit que ce qui est intéressant dans
une chaise, c’est "l’espace entre". C’est une phrase géniale. Par exemple,
je vais faire un bloc et puis je vais enlever la chaise. Il ne va rester que
le bloc, il ne va rester que l’espace, dessous. C’est extraordinaire. Il dit
que lui ne peut pas le faire, mais qu’il sent que c’est cela qui est
intéressant. Il a une intuition géniale. Aujourd'hui, Bruce Nauman, a fait
quelques pièces à partir de cette phrase. Il travaille beaucoup autour de
phrases très populaires, dictons, on-dit. Hop, ça lui fait trouver quelque
chose. Il y a une artiste anglaise qui a fait toute une carrière autour de
cette idée. Elle va jusqu’à prendre une maison qui va être démolie, elle
remplit une pièce de béton. Quand la maison est démolie, il reste la pièce.
Tout ce qui apparaît comme du vide devient plein et tout ce qui est plein
disparaît.
Fort ! Voilà un continent découvert.

EL : Pour reparler du rôle du groupe,
j’évoquerai d'abord le problème de la reconnaissance pour une femme peintre.
GF : Oh mais c’est fini maintenant. Dans les
nouvelles générations, les femmes dominent. Elles sont formidables. Au
Beaux-arts il y a dix jours, lors d’un cours, il y avait dix-neuf filles et
un garçon. Et évidemment, parmi les meilleurs artistes aujourd'hui, il y a
des femmes. Ce qu’il n’y avait pas dans ma génération.
On disait, "c’est une peinture de fille", il y
avait un mépris, c’était dégueulasse.
Il y a maintenant des filles formidables qui
ont inventé des continents, et beaucoup moins de garçons. Ceux-ci se perdent
dans un nihilisme terrible. Il n’y a qu’à voir l’exposition actuelle
Dyonisiac, à Beaubourg.
EL : On m’en a parlé beaucoup. Il paraît qu’il
y a à boire et à manger.
GF : Oui.
Surtout des artistes que l’on connaît bien,
qui répètent, qui ne font pas l'effort du caillou blanc.
Et il n’y a pratiquement que des garçons.
Au-dessus, il y a une exposition sublime sur le dessin. Le dessin et le
rêve, je ne sais plus le titre. A l’entrée, il y a le dessin d’une artiste
allemande. Formidable ! Un dessin, ce n’est par rien, c’est très difficile.
EL : Je reviens à cette histoire de toile
noire, de plénitude de culture, de l’importance culturelle du groupe et j’ai
eu envie de la mettre en perspective avec la démarche de Christian
Boltanski.
|
"La présence de l'humanité dans sa
multitude est toujours là dans mon travail. Ce grand nombre est évoqué
par des tonnes de vêtements usés, par des centaines de photographies,
ou par des milliers d'objets perdus, ou encore par de longues listes
de noms, ceux d'ouvriers dans une usine du Nord en Angleterre au XIXème
siècle, ou ceux des artistes ayant participé à la biennale de Venise
depuis sa création."
Christian Boltanski |
Lui va créer une énorme distanciation
vis-à-vis du collectif qu’il met en scène d’une manière abondante, massive,
et une espèce d’accaparation, par le spectateur, d’éléments qui lui sont
propres. Il y a par exemple une série d’illustrations historiques prises
dans les livres de classe. L’idée est que le spectateur aura quelques
réminiscences comme "quand on nous a parlé de Jeanne d’Arc, le directeur est
entré et il a fait…". Boltanski a sans doute une manière directe de parler
du collectif et du culturel. Je pense à la série de photos avec, inscrit en
dessous l’intitulé Boltanski. Elles ont été photographiées le même jour mais
ce n’est jamais le même personnage. Il va ainsi jusqu’à montrer
l’annihilation de l’individuel par le culturel. Que penses tu de cette
démarche et y vois-tu une proximité avec la tienne ?
GF : Sûrement, oui. On s’est ainsi retrouvé
sans le savoir à faire des choses parallèlement, au même moment. Par
exemple, une année, pour le centenaire de la biennale de Venise, donc
cinquante biennales, il avait, sur tout un mur, écrit les noms d’à peu près
tout les artistes qui avaient exposé. Il y en avait douze mille. Grosso
modo, c’était ça, l’idée.
EL : Et tu as fait des "tableaux de noms".

GF : Il y avait donc douze mille noms de
petites vedettes, de petites stars locales et momentanées de ce que l’on
appelle aujourd'hui la scène de l’art. C’est une histoire tragique car on ne
se souvenait que de deux cents. Trois quatre cents pour un grand
spécialiste. Douze mille noms ! Aucun n’était anonyme ni vraiment oublié.
On exposait, sans le savoir, en même temps
lui à Venise, moi à Paris. Or, cette année, j’ai fait un tableau des six
cent soixante noms des immenses créateurs, noms de l’histoire de l’art,
Rembrandt, Picasso, Vélasquez, etc…
C’était à l’image d’un mur, comme à la
synagogue de Prague, où il y a soixante mille noms de Juifs éliminés,
assassinés, brûlés. Des tas de gens viennent et cherchent et parfois
trouvent le nom d’un des leurs. C’est un endroit bouleversant. Il y a cette
synagogue de Prague, il y a le mur de Christian et il y a cette espèce de
mur du Vietnam à Washington.

C’était une idée à la fois très parallèle à la
démarche de Christian, mais au fond inverse, parce que moi, je prends des
hyper célèbres pour les rendre à l’anonymat, et lui prend des hyper
anonymes, pour les réactualiser. Il y a quelque chose dans les couleurs,
quelque chose de sombre de ce tableau, cela a à voir.
Que dire de plus sur Christian ? On avait
vingt ans ensemble, dans les années soixante.
EL : Pourrais-tu nous parler de ta position
personnelle concernant l’enseignement ? Enseignes-tu toi même ?
GF : Non. Quand on me demande néanmoins, je
vais souvent dans les écoles d’art. J’aime bien voir les travaux de chacun,
prendre du temps avec chacun, mais un-deux-trois jours, pas plus. Je ne
peux pas tout faire, mais ça me permet de rester très lié avec les jeunes.
C’est très important. Je vais y faire le malin. Au fond, je suis très
sartrien : faire, et en faisant se faire. Tu fais le prof, tu deviens prof.
C’est très bien, mais ce n’est pas mon choix de vie. C’est magnifique d’être
prof, mais tu n’es plus peintre mais prof.
CS : Seriez-vous plus proche de la
transmission que de l’enseignement. ?
GF : Oui, on peut dire ça comme ça. Je suis
même très sévère même avec les garçons ou les filles de quinze ou seize
ans. Je commence par leur dire d’arrêter tout et de dessiner, alors ce
n’est pas tellement marrant. Ça ne les amuse pas beaucoup. Les meilleurs
tiennent six mois.
Comme avec Godard. Il m’avait demandé
d’apprendre à dessiner. On était ami. "J’ai besoin d’apprendre à dessiner
pour mes scénarios".

"Il te faut deux chaises. Un où tu t’assieds,
une où tu mets ton carton."
Tout de suite, il est allé acheter ça. Une
heure après, il était là avec son carton, « qu’est-ce qu’on fait
maintenant ?
- Tu regardes.
- Il n'y a rien à voir.
- Tout commence là. Regarde, là, il y a un
rideau, une ombre, une autre ombre plus légère, les couleurs du mur, un
portemanteaux, une affiche d'Arafat, une autre affiche. C'est là, tu n'as
qu'à regarder, démerde-toi avec ça? Comment fait-tu tes films ? Le dessin,
c'est pas recopier le réel, c'est devenir intelligent.
De toute façon, c’est une abstraction totale.
Il n’y a pas de trait dans la nature. Donc, c’est une invention complète. Du
rien, tu fais quelque chose. Tu associes, tu sépares avec ce que tu veux."
Il a tenu six mois.
EL : Il était bon élève ?
GF : Oui, oui.
CS : Chaque dessin, chaque toile, c’est la
création du monde.
GF : Ou de soi-même.
CS : Or, la création du monde est signée.
C’est Dieu, chacun le sait.
EL : Qu’est-ce à dire, Claude ?
CS : C’est pour amener cette question :
La signature a-t-elle une valeur, une
fonction ? Quel intérêt le peintre lui accorde t-il ?
GF : Je mets toujours la signature au dos.
Sinon cela ferait deux tableaux. Ça gênerait la vision de l’œuvre et c’est
complaisant avec le public petit bourgeois (je n’aime pas beaucoup cette
expression) qui vous dit "pourquoi vous ne peignez pas ce que vous voyez ?"
Les mêmes disent "vous ne signez pas ?" ou "c’est un quoi ?". C’est une
espèce de valeur : s’il est signé il vaut cent, s’il n’est pas signé, il
vaut cinquante.
Il y a une artiste qui s’appelle Sturtevan
[ndlr: Elaine Sturtevan, image ci-dessous], une Américaine, qui a eu une
idée géniale. Elle copie les œuvres de Rauschenberg, Martial Raysse, Warhol,
etc. et elle les signe de son propre nom. Personne ne lui a jamais rien dit.
Je trouve cette idée formidable. Elle ne fait pas un faux, elle ne signe pas
Rauschenberg ou untel. C’est fort, c’est très impressionnant.

En passant devant une galerie boulevard St
Germain dans les années 1960, je vois douze ou quinze Martial Raysse avec
des néons, ce qu’il faisait à l’époque. J’étais en voiture, je me dis
« tiens, une exposition de Martial ? Il est salaud, il aurait pu
m’inviter ». Je me gare, je vais voir : Sturtevan ! Ça alors !
C’est une idée !
Voilà sur la signature. Le contraire, c’est
Bernard Buffet. Là, il n’y a que la signature. Formidable !
CS : Tout de même, la signature ne fait-elle
pas partie de…
GF : La signature, c’est l’œuvre ! A part
quelques peintres vraiment obsessionnels et morts jeunes en général, qui
font un peu toujours la même chose et qui ont donc une « signature », on dit
« c’est sa signature ». Il n’y a pas besoin de signature, en quelque sorte.
C’est un autre sens du mot signature pour un peintre. Ce qu’il fait,
c’est sa signature. Et si elle
change, s’il évolue, c’est mieux
Mais qu’est-ce que vous avez à dire, vous,
sur la signature ?
CS : Je me disais qu’il n’y a pas d’œuvre
anonyme.
Ce que vous dites est très fort.
Effectivement, la signature, c’est l’œuvre. Il n’y en a pas deux qui
peignent comme ça.
Ce n’est pas anonyme. Et pourtant, le nom, ça
compte. Mais c’est un sujet que l’on peut laisser ouvert.
GF : Dix centimètres d’un trait de Basquiat,
on se dit « tiens, c’est Jean-Michel ». Certes pour les marchands et le
marché, il faut que ce soit signé. Il y a des gens qui font commerce de ça.
Mais c’est une autre histoire de signature.
- Fin de l'entretien -
Donner sa parole
engage. C'est un pacte qui n'a besoin de rien d'autre. Est-là ce qu'a voulu
dire Gérard Fromanger, sans même avoir besoin d'énoncer "quand je peins un
tableau, je m'engage. Et vous qui le regardez, vous vous engagez de même".
C'était peut-être aux temps de Mythra, le Dieu-Contrat, quand la parole
donnée avait valeur de signature.
Fût un temps
aussi ou l'on topait pour conclure un marché. Tope là ! La parole était
soulignée par un geste symbolique ouvertement social, un corps à corps.
Aujourd'hui, il faut signer et parfois même parapher chaque page de
l'accord. Parfois encore, la signature doit être précédée du nom lisiblement
écrit.

Gérard Fromanger
dit : "La signature, c'est l'oeuvre" et l'on s'accorde en effet sur le fait
"qu'il n'y en a pas deux qui peignent comme ça". Mais cela ne s'appelle-t-il
pas le style ? Le style, c'est l'homme, a dit quelqu'un. Un autre a ajouté :
l'homme à qui l'on s'adresse. Le style et la signature, ce n'est donc pas la
même chose. Gérard Fromanger ne l'ignore pas puisque, comme beaucoup
d'autres, il signe toujours au dos de ses tableaux. Il ne nous embarrasse
pas de sa signature qui pourtant est bien là. Il nous libère de sa signature
en la faisant figurer sur l'envers de l'oeuvre. Il nous engage ainsi dans un
pacte et non pas dans un contrat. La présence de la signature est d'autant
plus forte qu'elle est à découvrir. Le tableau veut toujours "signifier"
quelque chose, que le monde existe et qu'il ne tourne pas rond, aurait
pu dire Gérard Fromanger qui ne cesse de le montrer. La signature, elle, ne
"veut" rien dire. C'est une présence du corps et de l'existence. Inutile de
l'exhiber.
Alors en effet,
pourquoi ne pas mettre sa signature sur l'envers d'un endroit où l'on peut
s'engager, comme nous y invite Gérard Fromanger, s'engager à prendre part à
sa lucidité critique, à être davantage "un regardant" qu'un spectateur ? Là
serait le pacte. Son tableau est un acte "adressé". Un peuple toujours à
chercher même s'il est déjà là.
|
 |
Pour servir un projet politique, nombreux
ont été les artistes inscrits dans un courant tel que le réalisme
socialiste, par exemple.
Que valait dans ce cas la signature ?
A l'opposé, la peinture de Gérard
Fromanger - et de quelques autres bien sûr - est "faite en son nom
propre" et pour entre autres un projet politique.
Ainsi, un style original se dégage de
cette articulation d'un nom propre au service d'un tel projet, que l'on
pourrait appeler "Pour un peuple". |
Mettre en regard
pacte et contrat est à l'évidence une considération contemporaine. Le
contrat de nos jours s'est en quelque sorte déshumanisé : on signe un
contrat de mariage devant un notaire (exit le désir). Pourtant l'homme et la
femme s'engagent l'un à l'autre sur une parole échangée : oui. Si, à l'heure
du "tout juridique" seul le contrat rédigé et signé fait foi, on ne chasse
pas le désir aussi facilement. L'acte pictural de Gérard Fromanger relève
certainement encore du pacte en ce sens qu'il y va de sa parole "pour" la
nôtre. Par son acte, il nous donne la parole au cas ou nous l'aurions
égarée. A nous, "regardant", de faire à notre tour un acte de cette parole.
A la fin de
l'entretien, nous avons échangé quelques mots dans la cour sur le pas de la
porte de l’atelier. Le soleil éclairait le mur toujours menacé
d’effondrement. L’étayage jetait des traits d’ombre noire sur cette surface
jaune que j’avais vu grise en arrivant. Je me rappelais Gérard Fromanger
disant à Jean-Luc Godard "Tu n’as qu’à
regarder. Démerde-toi avec ça". Mais je m’en suis souvenu au point de
l’écrire aujourd’hui. Il avait su me refiler l'un de ses petits cailloux.

Et je me disais
aussi que, comme Deleuze, mais avec moins de naïveté géniale, j’avais dû lui
poser des "question cons". Mais ça n’avait pas vraiment d’importance : le
petit caillou blanc était dans ma poche. J’avais dans l’œil quelques
tableaux de Gérard Fromanger et dans l’oreille un choix de mots : "un
million d’enfants en France meurent de faim, plus de douze millions de
personnes sont au smic". Et encore "il faut trouver un peuple" . Et enfin
"parler de la beauté c’est aussi parler de ça".
Dans cette cour,
ce mur étayé me parlait dans la langue de Gérard Fromanger qui, lui, parle
avec sa voix et ses brosses . Alors je me suis dit que, si sur l’envers du
mur il n’y a pas sa signature, il est pourtant possible d’y trouver "son"
peuple, celui auquel il est nécessaire de s’adresser pour oser parler de la
beauté. Qui vivait derrière ce mur ? Comment vivait-on derrière ce mur ?
Quel peuple vivait, se débattait, s’ébattait, se démerdait tant bien que mal
derrière les toiles de Gérard Fromanger ?
Moyens, crédits
Entretien
Claude
Spielmann, Emmanuel Luc
Réalisation
multimédia Luc Kheradmand
Iconographie
Principalement extraite de "Gérard
Fromanger, Rétrospective 1962-2005"
(1)
Crédits
Mario Appiani, Christian Baraja, Philippe
Briet,
Christian Crampon, Studio Dailly, Robert
David,
Adolfo Falciani, Jacques Faujour, Frac
Alsace,
Frac Rhône-Alpes, Claude Gaspari, Alain
Jouffroy,
Anna Kamp, Lauros-Girondon, Luc Joubert,
Laac, Lieu d'art et d'action contemporaine,
Dunkerque,
Michel Lavoix, Studio galerie Aimé Maeght,
Colette Masson,
Jean-Lou Mathieu, Musée national d'art
moderne, Paris,
Hervé Nabon, Christine Parmentier, Willy
Rizzo/G world
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Notes
événements
(1) Art Sénat
2005
La ville dans l'art, Orangerie du
Sénat, 21/5-19/6/2005
L'art et la Ville, 21/5-25/9/2005,
Jardin du Luxembourg.
Pour plus d'informations
cliquer ici.
(2)
Rétrospective Gérard Fromanger, 1962-2005, Musée des Beaux-arts.
A Dole (Jura) : 85 rue des Arènes, 39100. Tél.
03 8479 2585.
A Lons-le-Saunier (Jura) : place Philibert de
Chalon, 39000. Tél. 03 8447 6430.
(3) Livre "Gérard
Fromanger, Rétrospective 1962-2005",
Bernard Ceysson, Somogy 2005.
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Autres notes
(4) Cette
pratique n'est pas inhabituelle. Différents artistes requièrent les opinions
de différents confrères, critiques et intervenants divers.
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|