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Au commencement il n'y avait presque plus
rien. Peut-être quelques cadavres, une boîte d'allumettes, les petites
voitures cabossées des enfants, des quignons de pain ici et là, parmi des
reliefs de table, à la fin d'une soirée. Par exemple.
Presque plus rien, mais un point de
départ ? Certainement quand on crée ou quand on reconstruit un monde, quand
on récrit une histoire.
On part de ces bouts de baguettes déjà
rassis, de ces petites autos vouées à la démolition, de ces allumettes au
destin définitivement cramé, de ces bouteilles finies, de ces verres renversés.
Destructions, rappels brutaux à la finitude. Et on aboutit parfois, avec un
peu de chance, à des surprises, à la naissance de mystères vivants.
Ce n'est pas sans violence, même si c'est
explicitement évoqué de manière ludique.
Faits divers. Un croûton de pain délaissé
ne passe pas l'hiver. Carambolages en série : des dizaines d'automobiles
piégées dans un drame mortel. Dispute familiale, verre brisés, vaisselle
cassée : le dîner de famille se termine en tragédie.
Mais qu'est-ce qui est violent dans ces
symboliques de Frédérique Charbonneau ? Le "fait divers", la
destruction qui laisse une cicatrice ouverte ou bien la cure, la chirurgie, traumatisme au coeur du traumatisme ?
Quelle violence pour quel résultat ?

© Claude Yvans
A partir du presque-plus-rien laissé par un
ouragan culinaire, militaire, à partir de cendres, de restes ou de
cicatrices, de traces souvent indécodables, mystérieuses, naît un univers
foisonnant (un peuple, parfois), doté d'une grande force expressive, qui
semble précisément se nourrir et s'entretenir des restes d'un passé méconnu. Un univers coalescent, nouveau ou reconstitué qui, au finale, aura
bel et bien formé un tout paraissant presque indépendant de la mémoire de ce
qui l'a réellement constitué. Un tout ou un presque-tout dûment signé de
quelqu'un qui semble retrouver et faire retrouver une fraîcheur souvent
ludique au travers de chacune de ses oeuvres.
Les premières secondes de "4KO",
évoquent vraiment un "presque plus rien". Un fond, une sorte de rideau
imprécis s'agite pendant un temps assez long pour que l'on prenne conscience
de ce presque-vide avant qu'il se peuple. Il se peuple d'étranges créatures
dont le public du réseau ARt REALITE n'a pas manqué de nous signaler
l'expressivité particulière : "Leur présence est incroyable", "On
ne comprend pas tout de suite ce que c'est", "On a envie de les
manger", ou encore "C'est le tableau d'un peuple",
etc.

© Frédérique Charbonneau
Un peuple peint à l'huile sur du pain. Ici
comme dans plusieurs autres travaux, Frédérique, peu encline à se mettre en
scène ou à présenter un objet unique ou trop univoque, crée un effet de
multiplication, une multiplication de quelque chose qui croustille, dont on
fait sa mie.
- Oui ! C'est du pain ! Quand tu es gosse,
et que ta mère fait du pain pour te montrer comment on fait …
- Elle faisait du pain, ta mère ?
- Juste une fois, pour me montrer. Je me
souviens de mon émerveillement de manger du pain que j'avais fait
moi-même, un truc assez facile à faire. C'est assez magique.
- Il y a une symbolique ?
- Très forte.
Et quand j'allais chercher
des pains chez un autre boulanger et que je mettais ça dans la voiture
devant tout le monde, il y avait des mères avec des gosses, qui disaient
"regarde, regarde la baguette, t'as vu comme elle est grande !", de
petits attroupements. Pourtant ça n'avait rien d'exceptionnel, juste du
pain, mais un côté drôle immédiat pour les gens. Pas plus que ça.

© Claude Yvans
Ce peuple de farine et de levure a surgi de peu de
choses, d'un matériau moins riche encore que les substrats des créations
arte povera. Si celles-ci s'en prennent à l'objet fini au sens de la
chose consommable, marquée par sa destination, il s'agit pour Frédérique de
faire fruit de l'objet presque mort, voire de la mort même (série des
squelettes). Son travail semble un acte de chirurgie ultime ou de
sorcellerie qui d'ailleurs ne réussit pas toujours. Le premier fruit
qu'elle fait naître de l'objet, celui qui semble le plus important,
possiblement le motif
réel, paraît être la mise en scène, en actes, en sensations, en
ambivalences, de ces quasi néants. Comme si leur donner sens, leur redonner une
histoire, était le véritable but.

© Frédérique Charbonneau
A partir d'un chaos, d'une meurtrissure,
Frédérique Charbonneau semble tantôt accoucher d'un peuple, tantôt créer la sensation de
dévastation donnée par une métaphore de champ de bataille (les allumettes de
3KO), tantôt jouer avec la mort (petites voitures, squelettes), tantôt
évoquer l'ambiguïté du bloc opératoire (verres de vin), etc. Ces scénarios
engagent non seulement l'intérêt du spectateur par les actes mis en oeuvre,
mais aussi, par l'association qu'ils peuvent tisser, avec ses propres
souvenirs. Grâce aux multiples sens conviés peut-être.
- Je vais disséquer des poupées, des jouets,
des voitures, les détourner de leur sens, plutôt pour créer un sentiment,
faire renaître un souvenir d'enfance chez les gens et chez moi-même
puisque la première spectatrice c'est moi.
- Un peu à la façon de
Boltanski ?
- Oui, mais lui travaille sur une mémoire importante. Je
travaille sur des choses plus légères. En général, ce que j'aime bien,
quand j'y arrive, ce qui n'est pas facile, c'est de créer un sentiment
simple, avec trois fois rien,
qui doit normalement, si c'est réussi, évoquer quelque chose de direct. Un
souvenir, une émotion…
Une émotion pas toujours réellement
légère, à l'échelle de l'histoire de l'artiste du moins :
- Tout ce qui est chaos, accident,
m'intéresse.

© Frédérique Charbonneau
Ce qui concerne les cicatrices [nous parlions de
représentations de corps "traversés" que Frédérique peint assez
souvent], parce que je suis moi-même un couturée de la face. Regarde là
[non loin de son œil gauche], j'ai une cicatrice en forme d'épée.
- C'est vrai.
- Et une au coin des lèvres, c'est ce qu'on
appelle une boutonnière.
- C'est discret.
- Très discret. Parce que j'étais petite,
j'ai une bonne nature et la peau s'est très bien remise. Je suis tombée
sur un poêle à charbon. En plus je m'appelle Charbonneau [rire]. Il n'y a
rien à en tirer, mais…
- Si, si, sûrement !
- [éclat de rire]
- D'accord. Et tu avais quel âge ?
- Cinq ans. J'ai eu des brûlures sur la
joue, plus une tache de sang dans l'œil. J'étais défigurée. J'ai une
mémoire de ça, d'avoir fait peur dans la rue. J'ai dû avoir peur pour mon
visage, ça a dû changer quelque chose dans ma vie.
- Ca a duré longtemps ?
- Oui, c'est resté quatre mois. C'était un
poêle à l'ancienne, avec des barres métallique et un foyer.
On a l'impression que la brutalité fusionnelle
et destructrice des barres en fonte est l'exemple typique de souvenirs
brûlants qui doivent être… tempérés, associés à d'autres sens, à d'autres
personnes, à d'autres références, et c'est ce qui semble opérer dans
1KO,
par exemple.

© Frédérique Charbonneau
- Le vin. Quelque chose de très agréable,
qui représente Épicure, des choix de vie, des choix de mort, un très beau
camaïeux, la vie, l'ivresse, la littérature et même la religion. Je ne
suis pas religieuse, mais j'ai été élevée dans un milieu catholique où le
vin correspond au sang. Donc c'est aussi la vie, ce qui coule dans tes
veines et un tas de trucs que l'on trimballe bien que je sois devenue
athée.
Cette recherche de camaïeux est loin
d'occulter la difficulté de mettre en scène des souvenirs personnels sous la forme d'une présence
transformée. Il s'agit d'introduire une relative légèreté dans
la mémoire d'un passé très lourd de sorte à fabriquer une sorte de "chaîne
associative" plus riche. Ce travail n'est pas sans risques.
- Ce qui m'amuse, c'est la prise de risque.
Pour moi, l'artiste doit frôler le mauvais goût, prendre des risques dans
le sujet, la peinture, les couleurs. Le léger risque d'être ridicule.
Pourquoi ce risque du ridicule, à quoi
réfère-t-il ?
- Quand tu vas dans les choses très
enfantines comme je peux le faire avec des petites voitures, etc…
- … en même temps c'est filmé d'une manière
absolument pas enfantine, plutôt aguerrie…
- …tu mets en scène un aspect enfantin et
c'est une prise de risque.
- Est-ce que l'art a un rapport avec quelque
chose d'enfantin qui a envie d'émerger ? C'est une question que je me pose
aussi. Ce n'est pas enfantin, mais quelque chose qui provient peut-être de
l'enfance.
- J'ai envie de jouer en fait. Il n'y a pas
36 trucs pour jouer. Je me souviens qu'à mon dix-huitième anniversaire je
pleurais. J'avais l'impression de ne plus pouvoir faire ce que les adultes
appellent "n'importe quoi". Tu ne
peux plus jouer et on te le répète : "t'es grande maintenant, tu vas
rester dans ta chambre, tu vas faire tes devoirs". Et le jour où tu peux
décider, tu dis "non, je suis petite, je fais ce qui me plait"…
- …ce qui demande de l'audace. Dans les
ateliers d'artistes, il y a des yeux partout, ceux du public, invisible.
- On préfère que ça marche, que les gens
comprennent, qu'ils aient ça chez eux, près d'eux. En même temps, si tu ne penses qu'à
cela, tu n'as plus de liberté. Essayer de faire un best-seller : tu te
plantes, ou le livre est un best-seller ou non, il n'y a pas de recette.
Autant s'amuser, finalement.
- Il y a aussi la part de communication,
peut-être de séduction, par l'objet.
- L'objet vit tout seul.
Je trouve frais de voir mes pains dans le
Luxembourg [Art Sénat 2006] parce que c'est assez rare d'observer l'objet
qui vit vraiment tout seul. S'il est en galerie, le galeriste va
s'avancer, va parler de l'artiste, va influer sur le regard. Ce qui est
marrant au Luxembourg, c'est que c'est livré brut.
Fraîcheur, pains, recettes... Selon une amie
artiste, il existe une recette justement : faire ce que personne n'a fait
avant. Qu'en pense Frédérique ?

- Rien. Je me rappelle d'une phrase de
Christian Boltanski. Je venais de terminer une exposition et je lui dis
"je ne sais pas ce que je vais faire". Il me répond "ce n'est pas grave,
tu copies quelqu'un et quand tu l'auras copié, c'est toi qui l'auras fait
et ce sera très différent."
- Eh oui.
- Même si cela a des relents de
toute-puissance, quoi que l'on touche, on le transforme par ce que l'on
est.
Ce qui ramène à l'égocentrisme des artistes. Il y a quand même une
folie prétentieuse, peut-être pas.
- Je regardais en même temps [nous sommes
dans l'atelier de Frédérique]. Les formes que tu représentes sont parfois
très "imposées". Pas toujours, ne serait-ce que les taches de vin. Par
contre, je vois ici des formes précises, dessinées, graphiques. Il n'y a
pas d'interprétation imposée [pas de narration notamment] mais dans la
plastique…
- La plastique est imposée. Elle est
totalitaire !
- Les pains, et certains autres travaux, tu
les travailles d'une manière…
- Plus spontanée. En même temps, dans le
travail "totalitaire", il y a quelque chose d'incroyablement drôle à
faire, c'est la main levée.
- Ca marche ou ça ne marche pas, on revient
à la prise de risque.
Ce qui nous amène à une tout autre question.
- Comment viennent les idées ?
- En travaillant. [affirmative :] En
traînant.
- Ce n'est pas le matin au réveil, tout d'un
coup une idée te vient, "ah tiens je vais faire ça" ?
- Globalement, s'il n'y a pas
de travail, il n'y a pas d'idée. Il faut s'y mettre, c'est la grande
difficulté. Il faut se mettre au boulot, mais personne ne t'attend et tout
le monde s'en fout. [rire]
- C'est ça, être artiste, non ?
Quel est le rôle du savoir par rapport à cette
épreuve qui est celle de l'atelier ou d'autres expériences importantes comme
exposer ?
- En savoir trop, ce n'est pas excellent
pour la création. Le critique n'est pas l'artiste.
- C'est dur à doser.
- Oui, à moins d'être une personne hors
normes comme Picasso qui ne pouvait pas être déstabilisé parce qu'il était
dans le travail perpétuellement. Quand tu es dans le travail
perpétuellement, tu es protégé.
Le travail est une énorme protection pour
l'artiste. Les amis qui par périodes travaillent moins sont complètement flippés. Le truc, ce n'est pas de savoir si tu vas
exposer, si tu vas vendre : si un artiste ne produit pas, il reste un
artiste. Mais les périodes où je ne produis pas sont horribles. Je ne sais
rien faire d'autre.
Ces expériences de la plasticienne qu'est
depuis longtemps Frédérique Charbonneau ne doivent pas nous faire oublier un
passé, un autre vécu artistique où la présence est effectivement d'une
grande importance.
- Tu as aussi été artiste comédienne.
- Oui. J'ai été comédienne. Au départ, j'ai
deux frères peintres. Il y a des places pour les enfants. J'étais la
dernière et je ne pouvais pas prendre la place de mes frères. C'est
compliqué. Mes frères m'ont incitée, m'ont offert des tubes et des
pinceaux. A l'adolescence, j'étais très, très timide et je me suis plus
tournée vers le théâtre. Et puis quand je suis arrivée à Paris, à seize
ans, c'était plus facile pour moi de gagner ma vie comme actrice.

Elle a poussé assez loin cette expérience.
Comment en est-elle venue aux arts plastiques ?
- Bah écoute je faisais les deux. En même
temps.
- Tu peignais sur scène ?
- Non ! Je faisais de la peinture,
j'exposais et je jouais. A un moment donné, la peinture a pris le dessus.
- Tu as fait des études de peinture ?
- Rien du tout (…). A seize ans, il me
fallait entrer dans la vie. Ma seule formation a été la vie. Les rencontres, les artistes,
c'est tout.
[note : on ne donnera pas de précisions, mais ces rencontres
étaient certainement formatrices car peu banales]
Et le soutien. Les
enfants dessinent jusqu'au jour où les parents ne regardent plus leurs
dessins. On a regardé mes dessins. J'ai continué parce que l'on regardait
mes dessins. C'est vachement important. Si tu trouves encore des gens qui
regardent tes dessins, aussi bien d'une manière amicale, je ne parle pas
de la vente, de tout ça, eh bien ça change tout. J'ai eu la chance que
l'on regarde ce que je faisais. C'est très indispensable.
Ce regard particulier semble se retrouver chez
ceux qui ont "trouvé un peuple" (voir
passage in entretien avec Gérard Fromanger).
Mais aujourd'hui, beaucoup d'artistes semblent
ne pas avoir trouvé ce regard de l'autre qui initie peut-être un regard sur
l'autre.
-
On se filme souvent soi-même. Son pied, son nez, son état d'âme. Ca n'a
rien à voir avec ce que je fais. Ca vient de ma tête, ce n'est pas moi.
Il y a une énorme distance entre ce que je fais et moi, et je tiens à la
garder. Ca ne m'intéresse pas de m'impliquer physiquement. Il y a une
tentation extrême. Mais il y a des trucs qui échappent.
Ce qui
m'intéresse, c'est le non-narcissisme. C'est de raconter des histoires
différemment, pas comme dans un film avec des acteurs.
Cela aurait été facile d'utiliser mon propre
corps, par exemple de faire couler un verre de vin sur mon ventre.
-
Par exemple, chez Matthew Barney, il y avait les prémisses de quelque
chose. Enfin ce n'est pas sûr. Il fait des vidéos où la narration est
abominable, avec des suicides, etc., mais le tout hyper léché, soigné,
plus qu'hollywoodien. Peut-être y avait-il en cela une critique par
rapport à sa propre violence. Une mise à distance par l'esthétisme.
C'est une question, je n'ai pas la réponse.
-
Comme Lars von Trier dans Europa etc.
-
Ils sont proches.
-
Peut-être, oui. Mais ça me dérange un peu. Tu vois les photographes qui
faisaient des photos de Beyrouth – superbes – après les bombardements, ou
en Irak, quand on fait de l'esthétisme avec le grand malheur, ça me
dérange aussi. J'aime la transposition. On a fait des films très
esthétisants sur le nazisme, ça me dérange toujours.
C'est une question
intéressante : comment rendre compte de la violence sans la rendre trop esthétique ? C'est compliqué.

© Frédérique Charbonneau
-
Quelqu'un qui met explicitement en scène de la violence pourrait indiquer par là sa méconnaissance de ses propres
pulsions – positives, j'entends –, à la manière d'un ado qui les transpose
souvent en agressivité. On pourrait faire une critique d'une
partie de la production contemporaine comme étant en partie adolescente…
-
… très immature.
-
… alors qu'en changeant de registre, tu pars de quelque chose de plus
sérieux dans le bon sens du terme.
-
Oui, ce n'est pas n'importe quoi.
J'écris avant de passer à la réalisation.
-
Toujours ?
-
Oui, c'est une construction. C'est très séparé entre le geste, la
peinture, et la réflexion. Le geste m'intéresse après la réflexion. Je ne
me dis pas "je vais peindre ceci". J'ai des petits carnets, j'élabore
des thèmes, je réfléchis par rapport à ce que j'ai envie de dire et
ensuite j'essaye de retrouver une liberté picturale.
-
Il n'y a pas de retour à l'écriture une fois que tu as démarré le travail
pictural ?
-
Non. J'aimerais bien, mais non.
-
Peut-être qu'il faut trancher, justement, entre les deux. Ce n'est pas le
même travail.
-
Oui. Et l'écriture, j'aime bien quand c'est très court. Je suis meilleure
pour ça. Je ne suis pas écrivain, je suis artiste
plasticienne. J'ai besoin de mettre la main à la pâte.
-
Ce n'est pas commun-commun, ça, de passer par l'écriture en amont.
-
Sinon je ne saurais pas quoi faire, je serais comme un écrivain devant une
page blanche. Cette idée de ne pas savoir quoi faire est très angoissante
pour moi. Donc je réfléchis à ce que je vais faire pour ne pas me
retrouver devant une page blanche. Une grande page blanche, plus grande
que du 21x29,7.
-
C'est pour toi un moyen d'élaborer, tout simplement ?
-
C'est ce qui m'intéresse, trouver les moyens d'exprimer ce que j'écris
dans mes carnets.
-
Ce que tu écris, c'est plutôt poétique ou très formel ? [Je pose cette
question car Frédérique écrit aussi des poèmes. Ci-dessous, quelques
exemples issus du petit recueil "graniZado"]
|
J'ai bien rangé
ma journée
au fond
d'un tiroir
La pluie tombait
ruisselait
sur la vitre
chaude et luisante
Des yeux étoilés
éclairaient
un homme chien
perdu sans collier |
-
Très formel. Ou une phrase, ou un mot. C'est important.
|
Elle est
granizado
Sucrée jusqu'à
quando
Glacée jusqu'à
el perdido
Elle
est granizada
Sucée
jusqu'à l'alma
Givrée
jusqu'à la locura
Granizado de
limon
Cuando pasa
por la boca
Y baja
la garganta
No
me digas tus cualidades
Me
pongo loca
Hasta
el cacao mental |
J'ai des amis qui
vont faire des croquis, moi ce seraient plutôt des carnets de notes pour
l'année prochaine. [rire]
|
Allumeuse,
promeneuse
Dévalant
l'ennui
Dans
des champs infertiles
A
la recherche de quelques broutilles
Allumeuse,
baladeuse
Glissant
sur l'envie
Pas
de deux sur un beau parquet
En
habit de sentiments masqués
Promeneuse,
baladeuse
Un
brin Joueuse
Deux
brins rieuse,
Trois
brins coureuse
De
Fond
Courageuse
et seule |
-
Le pain, les personnages peints sont aux antipodes d'arts violents dont
nous parlions avant. Je ne vois pas tellement d'équivalents. Si, certains
ont travaillé avec des sucres…
-
…sur la nourriture, oui, il y a eu pas mal de gens…
-
…le eat art…
-
…ou le pourrissement de la nourriture. Il y a une fille à Londres qui a
exactement mon âge et qui a fait mouler son corps pour faire un pain. Elle
s'est fait un nu en pain. C'est sympa, c'est marrant, mais on arrive
encore à une forme de narcissisme. Son corps, encore, comme base de
travail. Je préfère prendre ma tête comme base que mon corps.
La peinture était un première étape que
Frédérique n'a d'ailleurs pas abandonnée. Elle a très tôt fabriqué des
objets, puis des vidéos. Que pense-t-elle de la vidéo comme moyen
d'expression ? Parlons par exemple de
3KO, qui semble recueillir un certain
succès.

© Frédérique Charbonneau
- J'avais fait un voyage en Normandie, sur
les plages du débarquement. La vidéo m'a permis de faire quelque chose de
gracieux alors qu'en peinture ça aurait été atroce. En vidéo, ça devient
chic et choc. Beaucoup de gens la voient comme ça et la préfèrent, elle
est la vidéo la plus propre, la plus clean, la plus esthétique. La vidéo
permet de faire passer des idées violentes sur un mode soft, esthétique.
- Ca change quand même le sens, en tout cas
celui qui peut être saisi par la personne qui regarde. La liberté de
lecture que tu donnes sur cette vidéo-là m'a semblé remarquable.
- C'est vrai !! Ca m'a échappé parce que d'une
certaine manière, normalement j'ai du mal à laisser à l'autre… J'aimerais
laisser le spectateur plus libre.
- Tu veux dire que cela t'a échappé ?
- La forme m'y a aidé.
- Ce n'est pas un drame.
- Non, pas du tout, c'est très bien. Les
choses qui t'échappent ne sont pas forcément mauvaises.
Justement, qu'en est-il de cet art de la
transformation qui part de presque-plus-rien mais qui semble atteindre
certaines dimensions ?
- Les vieilles femmes commencent à
ressembler à des hommes. Chez les femmes, il y a des choses masculines. Il
y a quelque chose de très interchangeables, de l'ordre de la décision.
Pour le moment, par exemple, tu me vois comme une femme, mais si je le
décidais, je pourrais décider d'être un homme. Avec pas grand-chose. J'ai
un prénom mixte, Frédérique. Si je faisais passer mon travail pour un
travail d'homme, cela m'intéresserait énormément.
- Dans les œuvres écrites, c'est pas rien.
- Ca m'intéresse.
- Comment ça se retrouve dans ce que tu
fais ?
- Par des symboles très simples. Mettre des
seins aux fe… aux hommes par exemple. Pourquoi faire compliqué ? C'est un
symbole très fort, la féminité. Tu le places sur des hommes, et d'ailleurs
quand les hommes grossissent, ils prennent des seins. J'ai fait pas mal de
dessins et tableaux où il y avait ce côté "ni homme ni femme". C'est
un sujet. La transformation, je trouve ça drôle.
- La transformation ?
- On n'en joue pas assez. On peut s'amuser
terriblement dans la vie quotidienne. Il suffit de mettre une perruque et
tu es une autre personne.
- Ah oui !
- A un vernissage pour une expo de Sophie
[une amie commune], j'avais une perruque brune, avec une frange. C'est incroyable comme le regard
des autres est différent. Tu passes de blonde à brune, on
te perçoit différemment. On joue très peu avec tout ça alors que c'est
très amusant. On s'enlève une grande partie des plaisirs de la vie. C'est
pareil avec les pseudonymes, c'est tellement amusant. Tu peux réinventer
ton enfance, ta vie, ce que tu veux.
- Tu as donc une recherche sur les opinions
du public ?
- Je suis intriguée par la question "et si
c'était pas moi, si j'étais une Asiatique ou un homme, que penseraient
les autres de mon travail ?"
J'ai l'impression qu'actuellement, on
détermine l'art par le sexe ou par l'âge. On pourrait changer mon âge sur
Art Réalité, dire que j'ai vingt-cinq ans ou quatre-vingts.
- On pourrait jouer.
- Je pense que les opinions seraient
totalement différentes, dans le genre "pour qui elle travaille la
petite", j'en sais rien, mais on apporte des données aux gens qui
regardent et si tu changes ces données, les regards sont changés.
- Est-ce que c'est pas le rôle de l'œuvre
d'art, d'être un objet que tu intercales entre quelqu'un d'autre et toi,
une image, une signature que
tu peux modeler, transformer ?
- Je pense que c'est en tout cas l'un des
rôles de l'artiste de se poser au moins cette question. Même chez les
Anciens, la question se posait.
En art, tu donnes de toi ce que tu peux
travestir.
Vidéos
Série des "KO"

© Frédérique Charbonneau, post-production ARt REALITE
Voir aussi
"Corps1" - sur Art Sénat 2006

© Claude Yvans
Attention : ces diffusions sont
expérimentales.
Des tests peuvent être en cours, des anomalies
peuvent se produire.
Un débit effectif (et non nominal) de 1 Mbps - sauf diffusion en débit
faible - est un minimum pour éviter les interruptions momentanées.
Moyens, crédits
Entretien
Emmanuel Luc
Post-production
multimédia Luc Kheradmand
Iconographie
Vidéos et
images extraites des vidéos "1KO" à "4KO" de Frédérique Charbonneau
et de
"Corps 1" de
Claude Yvans |